Le langage managérial vide les mots de leur sens
Le langage managérial d'entreprise remplace les mots justes par des euphémismes dont une étude récente mesure enfin les effets cognitifs.
Le langage managérial d’entreprise ne décrit plus le travail : il le recouvre. Là où l’on disait autrefois « service du personnel », on parle désormais de « ressource humaine » ; là où l’on licenciait, on « accompagne la mobilité » ; et cette substitution méthodique du mot lisse au mot juste porte un nom, possède une histoire, et remonte bien avant les open spaces. Le mot « ressource » appliqué à un être humain, le mot « accompagnement » collé à un plan social : deux énigmes lexicales qui appellent moins l’indignation que l’enquête. Cette enquête passe par un philologue allemand largement oublié, avant de revenir en salle de réunion, où une étude récente permet enfin de mesurer les dégâts.
Un philologue a nommé ce poison avant les consultants
Victor Klemperer était philologue, juif, allemand, et vivait sous le IIIe Reich. De 1933 à 1945, tenu à l’écart des chaires et menacé de déportation, il consigna clandestinement les glissements que la langue de son pays subissait sous l’idéologie. Ce journal deviendra LTI, Lingua Tertii Imperii, la langue du Troisième Reich, décryptage d’une novlangue tenu par un homme qui l’observait de l’intérieur, jour après jour, comme on observe une maladie. Sa découverte la plus troublante tient en peu de mots : le régime n’inventa presque rien. Il importa quelques termes, en forgea de rares, mais surtout il modifia la valeur et la fréquence de mots déjà existants ; le poison n’était pas dans le néologisme, mais dans le glissement.
Klemperer résume ce mécanisme par une image devenue célèbre : les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic, on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne produire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir. Le lecteur pressé y verra un rapprochement facile avec Orwell ; ce serait mal lire. Orwell imaginait une novlangue de fiction, langue constituée et réduite volontairement pour amputer la pensée ; Klemperer, lui, décrivait une contamination réelle, silencieuse, sans plan concerté, avancée mot après mot dans la bouche des honnêtes gens.
Ces deux versants de la novlangue, la fiction totalitaire et la contamination ordinaire, se rejoignent dans les mécanismes contemporains de contrôle du vocabulaire. C’est la seconde figure, non la première, que l’on retrouve aujourd’hui. Non dans un régime totalitaire, mais dans un séminaire de cohésion d’équipe.
De « personnel » à « ressource humaine », l’histoire d’un glissement
Le passage du personnel à la ressource n’a rien d’anodin
L’expression « gestion des ressources humaines » ne date pas d’hier, et n’a rien d’un caprice de communicant. Selon la fiche terminologique de l’Office québécois de la langue française, elle s’est très largement répandue depuis le début des années 1970 en remplacement de l’appellation « gestion du personnel » ; et l’institution précise que cette évolution du vocabulaire est plus qu’une mode, car elle rend compte d’un changement dans la conception et les pratiques de gestion.
Le mot suit la chose, comme toujours. Nommer un homme « ressource », c’est le ranger, conceptuellement, au même rayon que le stock de matières premières et le parc informatique ; la phrase ne ment jamais, elle déplace seulement le regard. La socio-anthropologue Agnès Vandevelde-Rougale, autrice de La Novlangue managériale, désigne précisément cette fonction : l’euphémisme triomphant sert à nier les conflits et la brutalité des rapports de pouvoir. Le mot neutre déshumanise d’autant mieux qu’il se veut technique.
L’accompagnement comme euphémisme du licenciement
L’illustration la plus dramatique reste France Télécom. Entre 2007 et 2010, l’entreprise supprima 22 000 postes, chiffre et faits établis lors du procès pour harcèlement moral jugé en 2019 ; le vocabulaire employé pour y parvenir y fut lui aussi examiné : « dynamique de rupture », « accompagnement de la mobilité ». Quiconque a siégé dans une salle de réunion contemporaine reconnaîtra le procédé, celui qui invite à « aligner les stakeholders sur la roadmap » quand il s’agit de trancher entre des personnes. Vandevelde-Rougale, qui a disséqué ces éléments de langage dans un entretien sur l’euphémisation du discours de pouvoir, résume la dérive d’une formule cinglante : aujourd’hui, les entreprises ne licencient plus personne, elles « libèrent ».
Le tour de force est là. Le mot ne profère aucun mensonge frontal que l’on pourrait attaquer ; il détourne l’attention, transforme la brutalité en sollicitude, et laisse l’employé, pris entre le discours idéal et la réalité concrète, se demander si le problème, finalement, ce n’est pas lui. L’arsenic de Klemperer, servi en réunion.
Le langage managérial a un coût mesurable, pas seulement esthétique
Longtemps, la critique de cette langue relevait du goût, de l’humeur, de la nostalgie stylistique. On pouvait la juger agaçante sans la juger dangereuse. Une étude conduite par le psychologue cognitif Shane Littrell à Cornell University change la donne : plus de 1000 salariés de bureau y furent soumis à des phrases générées algorithmiquement, dénuées de sens réel mais à consonance experte, du genre « We will actualize a renewed level of cradle-to-grave credentialing ». Le protocole isolait ainsi la pure réceptivité au creux.
Littrell forge une distinction que l’on aurait tort de négliger. Le jargon technique, celui du métier, clarifie et resserre la communication entre initiés ; le « bullshit corporate », lui, impressionne sans rien dire, confond au lieu d’éclairer, et demeure sémantiquement vide. Le premier nomme une réalité définie, le second se substitue à elle. Or l’étude établit qu’une forte réceptivité à ce second registre s’associe à un déficit de pensée analytique chez celui qui s’y montre sensible.
La nuance mérite d’être conservée, car elle contredit un réflexe commode. On aime croire que seuls les esprits paresseux produisent ce langage ; le chercheur observe au contraire que le phénomène touche des profils très qualifiés, en finance, en marketing, en ressources humaines. Ce n’est donc pas une affaire d’incompétence, mais de réflexe collectif, parfois de stratégie assumée : l’employé ambitieux sait que le maniement de la « synergie » et du « paradigme » accélère une carrière autant qu’il camoufle le vide d’une pensée. Le poison se boit alors en connaissance de cause.
Reste à ne pas céder au procès expéditif. Le langage managérial n’est pas, en soi, une langue de bois : lorsqu’il désigne des réalités définies, il fait son office, comme tout vocabulaire spécialisé. Le danger naît au point exact où le mot cesse de nommer la chose pour s’y substituer, où « ressource » efface l’homme et « accompagnement » recouvre le renvoi. C’est précisément le mécanisme que Klemperer traquait sur la fréquence et la valeur des mots, non sur leur nouveauté.
Cette vigilance sur la langue, sur ce qu’elle dit et sur ce qu’elle dissimule, est au cœur du travail que poursuit Une Autre Voix, jusque dans une collection entière où la langue française se rebelle contre le lissage. Ceux qui souhaitent prolonger cette conversation, ou nous confier la leur, trouveront de quoi nous écrire.
