Quand les livres censurés deviennent des classiques
Madame Bovary, Les Fleurs du Mal, Le Deuxième Sexe : les livres censurés sont devenus des monuments. Retour sur le paradoxe que les censeurs n'ont jamais vu.
Les livres interdits que la République oblige aujourd’hui ses lycéens à commenter furent, il y a cent cinquante ans, des délits passibles d’amende et de saisie. Madame Bovary, Les Fleurs du Mal : les mêmes pages exactement, tantôt brandies par un procureur comme pièces à conviction, tantôt imposées par un professeur comme monuments de la littérature française.
Il y a dans la quête d’un ouvrage censuré une fièvre particulière, celle du lecteur qui sait que le texte contient précisément ce qu’on voudrait lui dérober, et que cette soustraction même en garantit le prix. La censure est aussi ancienne que l’écriture, et pourtant son résultat demeure, siècle après siècle, d’une constance remarquable. Elle désigne, avec une infaillibilité qui confine au prodige, les œuvres qui comptent.
En 1857, le procureur Pinard consacra malgré lui la littérature moderne
Il est des fonctionnaires dont la postérité retient le nom pour des raisons qu’ils n’avaient guère anticipées. Ernest Pinard, procureur impérial âgé de trente-cinq ans, poursuivit en une seule année trois œuvres pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs » : Gustave Flaubert le 24 janvier, Charles Baudelaire le 20 août, Eugène Sue le 25 septembre. Trois procès, trois verdicts, et la fondation involontaire du roman moderne français.
Flaubert fut acquitté, certes avec réprimande, mais le scandale avait fait de Madame Bovary un événement public bien avant que la critique littéraire ne se prononce. Baudelaire, moins fortuné, se vit condamné à une amende et à la suppression de six poèmes des Fleurs du Mal : Les Bijoux, Lesbos, Le Léthé, À celle qui est trop gaie, Femmes damnées, La Métamorphose du vampire. Ces six pièces sont précisément les plus célèbres du recueil, car elles doivent une part considérable de leur notoriété au fait même qu’on voulut les détruire.
Quant à Sue, les Mystères du peuple furent saisis en masse, et l’auteur mourut durant le procès. Le censeur, décidément, ne fait pas dans la demi-mesure.
L’Index romain a involontairement constitué le meilleur catalogue de la littérature
L’Église catholique maintint son Index Librorum Prohibitorum durant quatre siècles, de sa création au XVIe siècle jusqu’à son abolition par Paul VI en 1966, dans une persévérance admirable dans l’erreur. Voltaire, Hugo, Diderot, Montesquieu, Simone de Beauvoir : la liste des auteurs proscrits se confond, à quelques noms près, avec le programme de philosophie et de lettres de tout lycée digne de ce nom.
Le Deuxième Sexe de Beauvoir fut mis à l’Index, interdit en Espagne franquiste et au Québec ; il est devenu l’une des œuvres féministes les plus traduites au monde, un destin que le Saint-Office n’avait assurément pas prévu.
Les bibliothèques françaises, quant à elles, inventèrent leurs propres « enfers » dès le XVIIe siècle, ces réserves secrètes où l’on reléguait les ouvrages jugés licencieux. La Bibliothèque nationale de France en détient encore environ 2 600 volumes, physiquement séparés du reste des collections. Jusqu’en 1977, y accéder exigeait une pétition écrite à l’administrateur et le passage devant un comité de conservateurs. Les femmes non mariées en furent exclues jusqu’aux années 1980.
L’ironie mérite qu’on s’y arrête : ces institutions ont préservé avec un soin méticuleux ce qu’elles prétendaient soustraire au regard. Elles ont constitué, sans le vouloir, l’un des catalogues les plus pertinents jamais assemblés.
L’interdit augmente mécaniquement le désir de lire
Le psychologue américain Jack W. Brehm théorisa en 1966 ce qu’il nomma la « réactance », ce mécanisme par lequel les individus résistent aux restrictions de leur liberté en adoptant des attitudes irrationnelles pour préserver leur autonomie. L’interdit ne repousse pas : il signale que le texte contient quelque chose que l’ordre préférerait taire, et ce signal suffit à éveiller la curiosité.
Les chiffres le confirment. Selon une étude universitaire de chercheurs de Carnegie Mellon et George Mason rapportée par Actualitté, portant sur vingt-cinq livres censurés et trois cent quarante-neuf ouvrages de contrôle, un titre frappé de censure voit sa circulation augmenter de 12 %. Le cas de Careless People de Sarah Wynn-Williams en offre l’illustration la plus récente : Meta tenta d’empêcher la promotion de cet ouvrage à charge contre Mark Zuckerberg, et le propulsa en tête des listes de ventes américaines. Le censeur, en somme, fait un travail de libraire remarquable. Il ne s’en doute simplement pas.
Pourquoi attendre quand Baudelaire attendit quatre-vingt-douze ans ?
La réhabilitation est toujours posthume, ou presque. Baudelaire, condamné en 1857, ne fut officiellement blanchi que par un arrêt de la Cour de cassation du 31 mai 1949 : quatre-vingt-douze ans de retard institutionnel sur la réalité littéraire. Sous l’Occupation, la seule « Liste Otto » recensa plus de 1 060 titres interdits, un catalogue de proscription qui visait pêle-mêle les auteurs juifs, les antifascistes et quiconque déplaisait à l’occupant.
La leçon est limpide : les censeurs ont toujours eu tort, et ils ont toujours mis des décennies à l’admettre. Le pouvoir qui interdit un livre ne fait jamais que signer, à l’encre de sa propre peur, le certificat de postérité de l’ouvrage qu’il prétend étouffer. Les années 2020 n’ont pas produit de magistrats plus clairvoyants que ceux du Second Empire, ni de comités plus avisés que ceux qui remplissaient les « enfers » de la Nationale.
Trois livres censurés à ouvrir sans attendre la réhabilitation
Puisque les censeurs désignent si obligeamment ce qui mérite d’être lu, autant profiter de leur labeur involontaire. Quelques titres dont l’interdiction constitue, en soi, la meilleure des recommandations :
- Les Versets sataniques de Salman Rushdie : condamné à mort par fatwa en 1989, l’auteur survécut à un attentat en 2022. Le roman, lui, n’a pas pris une ride.
- Lolita de Vladimir Nabokov : refusé par quatre éditeurs américains, publié à Paris en 1955, interdit en France de 1956 à 1958, en Grande-Bretagne et en Argentine. La prose la plus virtuose du XXe siècle, précisément parce qu’elle refuse de simplifier l’insoutenable.
- L’Amant de Lady Chatterley de D. H. Lawrence : censuré de 1928 à 1960, acquitté au terme d’un procès mémorable à Londres où le procureur demanda aux jurés s’ils laisseraient leurs domestiques lire un tel livre. Le siècle avait changé ; le procureur, non.
Quatre ouvrages, quatre époques, quatre formes d’interdit, et pourtant un même constat : le texte a survécu, le censeur est oublié.
Lire ce que d’autres voudraient faire taire
Lire aujourd’hui ce que d’autres voudraient faire taire, c’est refuser de confier son jugement à ceux que l’histoire démentira. Publier ce qui dérange, c’est s’inscrire dans une généalogie longue, celle de Flaubert traîné devant les tribunaux, de Baudelaire amputé de six poèmes, de Beauvoir mise à l’Index sur trois continents.
C’est cette conviction qui fonde le manifeste d’Une Autre Voix : être libre, briser le déni, et faire entendre les voix que l’on préférerait étouffer en toute bienveillance. Les livres censurés finissent toujours en librairie ; il suffit d’avoir la patience de les y attendre, ou l’audace de les y placer soi-même.
