Cinq romans qui n’ont jamais renoncé à tout dire
Cinq romans emblématiques (Rushdie, Zamiatine, Kundera, Joyce, Houellebecq) illustrent les différentes formes de censure subies par la liberté d'expression littéraire.
Le 14 février 1989, un écrivain britannique apprend par une émission de radio venue de Téhéran qu’il est condamné à mort. Pas pour un crime, pas pour un attentat : pour un roman. Il ne quitte aucun pays. Il reste chez lui, dans son pays d’accueil, mais sous protection policière et sous une fausse identité, pour la décennie qui vient.
Salman Rushdie inaugure ainsi, à son corps défendant, une généalogie que la littérature n’a jamais cessé de nourrir. Car la scène n’est pas isolée. D’autres auteurs ont payé, autrement, le prix de dire ce qu’il ne fallait pas dire : interdiction d’État, exil, procès pour obscénité, lynchage médiatique avant même parution.
Voici cinq romans, cinq régimes de censure différents, pour comprendre ce que coûte, concrètement, la liberté d’expression quand elle refuse de se laisser dompter.
1. Les Versets sataniques de Salman Rushdie
Commençons par le cas le plus radical du corpus. Le quatrième roman de Rushdie, publié en 1988, suit deux migrants indiens précipités du ciel après le détournement de leur avion : Gibreel Farishta, star de Bollywood, et Saladin Chamcha, acteur de doublage, dont les corps se transforment, l’un en ange, l’autre en démon.
Au cœur du texte, un passage litigieux évoque des versets suggérés par le diable au Prophète, dans lesquels celui-ci aurait reconnu d’autres divinités qu’Allah. C’est ce fragment théologique qui met le feu.
La reconnaissance vient d’abord : prix Whitbread en 1988, l’année même de la parution. Puis la condamnation. En février 1989, le centre culturel américain d’Islamabad est attaqué par un grand nombre de personnes, avec plusieurs morts et de nombreux blessés.
Le 14 février, l’ayatollah Khomeini prononce une fatwa et appelle tous les musulmans du monde à exécuter l’auteur et ses éditeurs. Rushdie entre dans la clandestinité et y restera une dizaine d’années, vivant sous une fausse identité.
On aurait pu croire l’affaire refermée par le temps. Elle ne l’était pas. En 2022, plus de trente ans après la publication, Rushdie est poignardé lors d’un festival dans l’État de New York et hospitalisé pour de graves blessures. La menace n’aura donc jamais été un argument de communication ni une figure de style.
Je le dis sans détour : écrire en sachant cela, c’est autre chose que défendre un principe en dînant. Rushdie n’a pas cherché le martyre. Il a écrit un livre, et le livre l’a rattrapé. C’est ce fil, le prix réel et non métaphorique de la parole, que je tiendrai jusqu’à la fin de cette liste.
2. Nous autres d’Evgueni Zamiatine
Changement de régime, changement de siècle. La censure passe ici de l’autorité religieuse à l’appareil d’État. Zamiatine conçoit Nous autres en 1920 : une politique-fiction qui aborde, pour la première fois, les mécanismes de l’utopie au niveau existentiel.
L’État Unique qu’il décrit prétend régir toutes les activités humaines et faire le bonheur des hommes au détriment de leurs libertés individuelles. Le bonheur collectif contre l’individu : le programme de tous les totalitarismes à venir, formulé avant qu’ils n’existent.
Le calendrier éditorial du livre est vertigineux. Publié en russe à Paris en 1920, il est interdit de publication en URSS dès 1923. Il ne paraîtra dans son propre pays qu’en 1988. Faites le calcul : plus de six décennies d’attente. Un roman peut donc rester banni tout ce temps de la langue et du sol qui l’ont vu naître, et exister quand même, ailleurs, en attendant son heure.
Zamiatine, lui, n’a pas attendu. En butte à la censure stalinienne qu’il avait pour ainsi dire anticipée dans sa fiction, il s’exile à Paris en 1931. L’auteur fuit exactement le monde que son personnage subissait. La boucle est cruelle.
Reste l’ironie que je trouve la plus parlante. Ce roman censuré, ce livre longtemps introuvable dans son pays, a profondément marqué Orwell et Huxley. 1984 et Le Meilleur des mondes, déjà analysés ailleurs sur ce blog, n’ont été écrits qu’après.
Nous célébrons les héritiers et oublions l’ancêtre. Zamiatine mérite mieux qu’un rôle de note de bas de page : il est la source, pas l’affluent. Un texte peut être effacé de son pays et féconder pourtant, en silence, deux des plus grandes dystopies du siècle.
3. La Plaisanterie de Milan Kundera
Restons dans l’orbite communiste, déplaçons-nous à Prague. Le premier roman de Kundera raconte l’histoire de Ludvik, dont la vie bascule à cause d’une blague prise au sérieux par le régime. Une plaisanterie, une carte postale ironique, et voilà une existence entière broyée par la machine idéologique.
Le mécanisme est glaçant de simplicité : le pouvoir ne rit pas, et qui rit se condamne. Nulle part la liberté d’expression n’est plus menacée que là où l’ironie devient un délit.
La chronologie de la censure épouse celle de l’histoire tchécoslovaque. Achevé le 5 décembre 1965, le roman n’est publié qu’en 1967, à la veille du Printemps de Prague. Puis l’écrasement du mouvement change tout.
L’œuvre est frappée d’interdiction totale, et le restera vingt ans, jusqu’à la réédition tchèque au lendemain de la révolution de velours de 1989. Un livre interdit deux fois, donc : freiné avant sa parution, banni après. La censure ne se contente pas de retarder, elle revient.
Mais Kundera refuse qu’on enferme son texte dans le seul procès du communisme. La note d’auteur jointe à la réédition tchèque formule une éthique et un parti pris esthétique : il tient à la dimension existentielle de son roman, pas à sa seule charge politique. La nuance compte.
Elle éclaire même toute cette liste. Un livre qui dérange n’est pas forcément un brûlot déguisé. Il peut simplement dire une vérité humaine que le pouvoir ne supporte pas d’entendre.
La plaisanterie de Ludvik ne renverse aucun régime : elle révèle seulement qu’un régime qui interdit de rire a déjà peur de tout. Voilà pourquoi je place Kundera au centre de cette sélection. Il désamorce la lecture paresseuse, celle qui réduit la littérature engagée à un tract mieux écrit.
4. Ulysse de James Joyce
Troisième régime de censure : ni la religion, ni l’État, mais la morale et ses tribunaux. Après sa parution en 1922, Ulysse est interdit pour obscénité, et pas dans un seul pays. Le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Irlande, le Canada et l’Australie bannissent le roman pendant plus d’une dizaine d’années. La justice de cinq pays décrète qu’un livre est trop indécent pour circuler.
Puis la même justice change d’avis. La levée est progressive : 1933 aux États-Unis, 1934 en Irlande, 1936 au Royaume-Uni. Le jugement américain de 1933 marque la bascule décisive. Le magistrat ne cherche plus la faute : il pèse la valeur littéraire.
Selon lui, Ulysse relève d’une « expérimentation » et d’un « genre romanesque, littéraire entièrement nouveau ». On passe d’une chasse aux obscénités à une appréciation esthétique du texte.
Le renversement est saisissant. Le même objet, exactement le même livre, aux mêmes pages, passe du statut d’ordure à celui de chef-d’œuvre sans qu’une virgule ne bouge. Ce n’est pas le texte qui a changé. C’est le regard qu’on a bien voulu poser sur lui.
Et c’est là que réside la leçon la plus dérangeante d’Ulysse pour notre époque. La frontière entre l’obscène et le nouveau, entre l’inacceptable et le fondateur, ne se trace pas dans le livre. Elle se trace dans l’œil de celui qui juge, et cet œil change avec les années, les modes, les procès.
Un texte censuré aujourd’hui peut être encensé demain, non parce qu’il aura évolué, mais parce que nous aurons évolué. Cela devrait rendre modeste quiconque prétend savoir, ici et maintenant, ce qu’un livre a le droit de dire.
5. Soumission de Michel Houellebecq
Terminons par la forme de censure la plus contemporaine, et la plus insidieuse : celle qui n’a plus besoin de décret. Elle ne s’attaque plus à la liberté d’expression par la loi, mais par le bruit.
Soumission est un roman d’anticipation paru le 7 janvier 2015. Houellebecq y projette une France que préside, en 2022, un dirigeant de confession musulmane à la tête d’un parti musulman. Une fiction politique, un scénario d’école, le genre d’hypothèse que la littérature a toujours eu le droit d’explorer.
La coïncidence factuelle glace le sang. Le 7 janvier 2015, jour même de la parution, a lieu le massacre à Charlie Hebdo. La fiction et le réel se percutent à la date exacte, sans que personne ne l’ait voulu.
Mais l’essentiel est ailleurs. Le roman fait polémique avant même sa sortie. Edwy Plenel, qu’on ne soupçonnera pas de complaisance envers Houellebecq, dénonce lui-même la couverture médiatique qui entoure le livre. Le procès a lieu, le verdict tombe, et le texte n’a pas encore été lu. Voilà le mécanisme neuf : la censure ne brûle plus les livres, elle les juge à l’aveugle.
Que le roman soit critiquable, c’est certain, et une partie de la critique le juge déplaisant. Je n’écris pas pour défendre Soumission ni pour absoudre son auteur. La controverse esthétique est légitime, le désaccord aussi.
Ce que je conteste, c’est le préjugement : condamner un texte avant lecture, décider de son sens sans l’avoir ouvert. Une œuvre a le droit d’être mauvaise. Elle n’a pas à être exécutée sur le seul bruit qui l’entoure. C’est précisément ce réflexe, le jugement qui précède la lecture, qui définit aujourd’hui la forme la plus efficace de l’autocensure.
Ce que ces cinq romans disent du prix à payer
Religieuse, étatique, morale, médiatique : quatre visages d’une même volonté de faire taire. Un seul point commun relie Rushdie, Zamiatine, Kundera, Joyce et Houellebecq : la parole qui dérange n’attend jamais le consentement du pouvoir en place pour exister.
Certains de ces livres ont été réhabilités par le temps. D’autres restent débattus, et c’est très bien ainsi : un texte qui ne fait plus discuter a cessé de compter. J’ai tenu ce fil jusqu’au bout parce qu’il éclaire notre propre époque, où la censure la plus redoutable ne signe plus ses décrets.
Je le vois de l’intérieur du métier : le manuscrit que l’on hésite à défendre parce qu’il froisse, l’auteur qui s’excuse par avance de son sujet, ce sont ces reculs discrets, jamais imposés d’en haut, qui rétrécissent aujourd’hui la liberté d’expression littéraire. Pour prolonger cette lignée, découvrez dans le catalogue Fiction d’Une Autre Voix les romans contemporains qui perpétuent, à leur échelle, ce refus de l’autocensure.

