Le Guépard de Lampedusa prophétisait sa propre disparition
Le Guépard refusé pour les raisons mêmes qui font sa grandeur : comment Lampedusa prophétisait sa propre fin en écrivant celle de don Fabrizio.
Un roman sur l’inadaptation des élites au monde nouveau, jugé inadapté au monde nouveau par l’élite intellectuelle qui s’en croyait affranchie. L’analyse de cette ironie mérite que l’on s’y arrête. Elio Vittorini, critique marxiste lié à Einaudi, refuse le manuscrit de Giuseppe Tomasi di Lampedusa en le qualifiant de « démodé » et « trop essayiste », termes rapportés par Giorgio Bassani dans sa préface à l’édition Feltrinelli de 1958.
Le prince sicilien meurt en juillet 1957 sans avoir vu son livre imprimé. Seize mois plus tard, Il Gattopardo paraît chez Feltrinelli, connaît cinquante-deux éditions en moins de six mois et remporte le Prix Strega à titre posthume. Il fut un temps, décidément, où les gardiens du temple savaient reconnaître ce qui les dépassait. Ce temps-là non plus n’est pas révolu.
Vittorini incarna exactement ce que le roman décrivait
Le refus de Mondadori en décembre 1956, après une première soumission en mai de la même année, puis le jugement sans appel de Vittorini ne sont pas une anecdote éditoriale parmi d’autres. Ils constituent la démonstration vivante de la thèse même du Guépard : les nouvelles élites reproduisent la logique des anciennes tout en se persuadant d’incarner l’avenir.
Vittorini, champion du modernisme littéraire et représentant de l’intelligentsia progressiste italienne, joue dans cette affaire le rôle exact de Don Calogero Sedàra, le parvenu du roman qui juge selon les codes du moment sans percevoir ce qui le transcende. L’ironie est d’une perfection que la fiction elle-même aurait hésité à écrire.
Il fallut qu’Elena Croce, fille du philosophe Benedetto Croce, transmette le manuscrit à l’écrivain Giorgio Bassani pour que l’œuvre trouve son chemin jusqu’à Feltrinelli. Lampedusa était mort depuis plusieurs mois lorsque le contrat fut signé, le 3 mars 1958. Le roman parut en novembre de la même année, et l’Italie littéraire découvrit qu’elle avait failli laisser son chef-d’œuvre dans un tiroir.
La suite achève le tableau : la Palme d’Or décernée en 1963 à l’adaptation de Luchino Visconti avec Burt Lancaster, puis une adaptation sérielle annoncée plus de soixante ans après la parution, prouvent que le livre jugé démodé n’a toujours pas fini d’être contemporain. Comme ces cathédrales que chaque siècle croit dépassées et que le suivant restaure avec ferveur.
Lampedusa écrivait son propre testament
La dimension autobiographique du Guépard n’est pas une thèse vague sur la mélancolie aristocratique, de celles que l’on énonce dans les colloques pour meubler une communication. L’analyse du roman révèle une mise en regard d’une précision implacable entre la vie de l’auteur et celle de son personnage.
Giuseppe Tomasi di Lampedusa, prince de Lampedusa, dernier de sa lignée, commence à écrire en juin 1955, deux ans avant sa mort. Son palais familial de Palerme a été détruit sous les bombardements alliés de 1943. Il n’écrit donc pas sur la disparition d’un monde par exercice littéraire ou par nostalgie de salon : il l’a vécue dans sa chair, dans sa pierre, dans l’effacement de tout ce qui constituait l’assise matérielle de sa mémoire.
Don Fabrizio Corbera de Salina regarde mourir son ordre avec la même lucidité que Lampedusa regarde s’éteindre sa lignée. L’on n’y trouve ni révolte, ni illusion, ni complaisance, mais la dignité souveraine de celui qui sait, et qui sait qu’il sait.
La scène finale du roman porte cette lucidité à son point d’incandescence : Bendicò, le chien empaillé du prince, jeté par une fenêtre, se désagrège en poussière avant même de toucher le sol. L’image exacte de ce que Lampedusa pressentait de lui-même en l’écrivant. Ce n’est pas de la mélancolie. C’est un acte testamentaire accompli avec méthode, en deux ans à peine, par un homme qui ne disposait plus du luxe de tergiverser.
L’on songe, devant ce parallèle entre un auteur et son personnage, à Primo Levi, trois fois rejeté avant d’être lu par des millions, qui connut la même ironie cruelle du manuscrit refusé devenu conscience d’une époque.
Ceux qui citent Tancredi répètent ce que Tancredi décrit
« Se vogliamo che tutto rimanga com’è, bisogna che tutto cambi » : si nous voulons que tout reste tel quel, il faut que tout change. La formule, prononcée par le jeune Tancredi, est devenue l’aphorisme favori des politiques de tous bords, des éditorialistes pressés et des consultants en stratégie qui n’ont jamais ouvert le roman.
Or Tancredi n’est pas un sage. Lampedusa le montre avec une clarté que seule la paresse de lecture permet d’ignorer : ce jeune aristocrate désargenté abandonne sa cousine Concetta pour épouser Angelica Sedàra, fille du riche parvenu, assurant ainsi la survie de sa caste par l’absorption du capital bourgeois au prix de la trahison sentimentale et de classe. Il est habile, non noble. L’analyse littéraire sérieuse interdit de confondre le romancier avec ses personnages, et la distinction vaut ici plus que partout ailleurs.
Comme le souligne Thierry Jacob dans les Carnets du LARHRA, la formule de Tancredi décrit en réalité « la transformation historique opérant à travers les structures sociales plutôt qu’à travers les événements politiques », et non un fatalisme cynique. Citer cette maxime comme un mot d’esprit revient donc à répéter exactement le mouvement qu’elle décrit : changer les mots pour que la réalité demeure. Qui donc la brandit, et à quelles fins ?
La Sicile n’est pas un décor mais une force
La Sicile du Guépard n’orne pas le récit comme un fond de tableau méditerranéen pour touristes cultivés. Elle est une puissance déterminante, une explication de l’immobilisme bien plus profonde que n’importe quelle analyse politique. « Le seul péché que les Siciliens ne pardonnent pas est l’action », observe le prince Fabrizio. Et cette autre sentence, plus terrible encore : « Ils veulent dormir, et ils haïront toujours quiconque tentera de les éveiller. »
La chaleur, la pierre baroque, la lumière blanche de l’île agissent dans le roman comme des forces d’inertie civilisationnelle que Don Fabrizio ne subit pas mais observe et comprend, parce qu’il en est le produit le plus achevé. La Sicile est ce que Lampedusa connaît mieux que quiconque, et c’est pourquoi son roman ne pouvait être écrit que de l’intérieur, par un homme qui appartenait encore à ce monde en train de s’effacer.
Le Guépard est d’abord un acte d’écriture accompli contre le temps, par un homme qui savait ne pas en avoir. La formule de Tancredi demeure le piège le plus élégant de la littérature italienne : elle flatte ceux qui la citent tout en les désignant.
Et le roman que Vittorini jugea démodé continue, soixante-cinq ans après sa publication, d’engendrer des adaptations et des lectures nouvelles, ce qui constitue en soi une réponse suffisante. Les œuvres qui refusent de confondre la nouveauté avec la valeur ont cette vertu singulière de traverser les époques, et c’est précisément cette conviction qui anime le catalogue d’Une Autre Voix.
