Le wokisme est-il une religion sans dieu ni pardon ?
L'article retrace la généalogie du concept de religion séculière pour montrer que le wokisme reprend la grammaire théologique sans offrir de rédemption.
On accuse volontiers le wokisme d’avoir achevé le travail des Lumières, d’avoir tué Dieu une seconde fois, de parachever une déchristianisation entamée voilà deux siècles. Et pourtant, jamais un discours prétendument sécularisé n’a autant emprunté au concept de religion séculière et au vocabulaire de la théologie : le péché, la confession, la rédemption, la tache indélébile. Voilà le paradoxe qui mérite qu’on s’y arrête : une pensée qui se veut la plus émancipée du sacré ressuscite précisément la grammaire spirituelle qu’elle croit avoir liquidée. Avant de trancher, il faut remonter le fil ; car ce rapprochement possède une généalogie que ses partisans les plus bruyants ignorent souvent.
Une généalogie antérieure de soixante-dix ans au wokisme
Le concept de « religion séculière » n’a pas été forgé pour le wokisme, et pour cause : il le précède de trois quarts de siècle. C’est Raymond Aron qui l’invente en 1944, dans deux grands articles de La France libre rédigés à Londres, alors que l’Europe est encore à feu. Sa définition, restée programmatique, vaut d’être citée dans sa lettre.
Le salut terrestre selon Raymond Aron
Aron propose d’appeler religions séculières « les doctrines qui prennent dans les âmes de nos contemporains la place de la foi évanouie et situent ici-bas, dans le lointain de l’avenir, sous la forme d’un ordre social à créer, le salut de l’humanité ». La formule est d’une précision chirurgicale ; elle isole le trait décisif, qui n’est pas l’absence de dieu mais le déplacement du salut vers le monde terrestre.
Or la cible d’Aron, en 1944, n’était ni les luttes identitaires ni la pensée décoloniale, pour cause d’anachronisme évident. Il visait le communisme et le nazisme, ces deux eschatologies rivales qui promettaient chacune leur paradis sur terre, l’une par la classe, l’autre par la race. Le wokisme hérite donc d’un outil forgé contre de tout autres monstres.
Une querelle académique plus ancienne que la polémique française
Cette généalogie ne s’arrête pas à Aron. La controverse dite des religions politiques et séculières a opposé intellectuels français et allemands pendant et après la Seconde Guerre mondiale ; le débat était vif, savant, et déjà traversé de suspicions réciproques. Aron lui-même reprend et affine le concept dans L’Opium des intellectuels, publié en 1955 chez Calmann-Lévy et traduit en anglais dès 1957.
De sorte que cette hypothèse de la religion séculière appliquée au wokisme ne tombe pas du ciel des tribunes récentes ; elle réactive une tradition d’analyse ancienne, respectable, et jamais destinée à cet objet précis. Cela n’invalide pas l’usage. Cela en éclaire les limites.
Le péché originel racial et ses rituels de confession
La littérature qui assimile aujourd’hui le wokisme à une religion repère, sous le vernis militant, une structure d’une netteté théologique surprenante. Le philosophe Jean-François Braunstein, l’un de ses représentants les plus systématiques, y voit, dans une formule reprise par ses commentateurs, « un phénomène religieux possédant un canon littéraire composé de nombreux textes de référence, un système de croyances et une ritualité incluant des cérémonies publiques de confession ». Le vocabulaire est celui de l’histoire des dogmes, transposé sans effort.
Un péché qui se transmet sans faute individuelle
Le cœur du dispositif est une doctrine du péché originel. À la manière du récit théologique de la chute, le 1619 Project américain a proposé une date fondatrice à partir de laquelle une souillure première contaminerait irrémédiablement, selon cette lecture qui rapproche le phénomène d’un protestantisme sécularisé, tous les Blancs et leurs « assimilés ». La faute n’est plus commise ; elle est héritée.
C’est en ce point que la différence avec la théologie chrétienne se creuse, alors même que l’analogie semblait parfaite. Le péché chrétien, aussi originel soit-il, s’individualise dans la confession et se rachète dans la pénitence ; le péché wokiste, lui, est collectif, racial, et transmis par appartenance. On naît coupable d’un groupe, non d’un acte.
Le rite comme preuve d’allégeance
Reste la ritualité, la plus visible de toutes les caractéristiques. Braunstein cite, dans un entretien accordé au quotidien québécois Le Devoir, le genou posé à terre après la mort de George Floyd en 2020 comme un rite au sens plein du terme, distinct du geste politique. La confession publique de ses privilèges fonctionne alors comme l’aveu séculier de la faute ; on s’accuse, on se frappe la poitrine, on énumère ses complicités involontaires.
Il manque pourtant à cette liturgie une pièce essentielle. L’aveu chrétien suppose une instance qui absout, un prêtre, un sacrement, une grâce disponible au terme du parcours. Le dispositif woke emprunte la forme de l’aveu ; il en supprime l’issue.
Ce que la théologie chrétienne offre et que le wokisme refuse
Le point de rupture entre les deux systèmes surgit là où la comparaison paraissait la plus solide. Car une religion complète offre une sortie, un chemin de retour, une réconciliation possible avec l’ordre transgressé. Le wokisme, sur ce point, se distingue par une austérité qu’aucune Église n’oserait afficher.
Une religion sans salut disponible
Vivek Ramaswamy, dans Woke, Inc., formule la thèse avec une clarté presque brutale : c’est une religion séculière, sans dieu, et surtout sans chemin de rédemption. La journaliste Antonia Senior condensait déjà, dès janvier 2020, la même intuition dans une formule frappante, celle d’un christianisme privé de rédemption. Le squelette dogmatique demeure ; l’espérance a été retirée.
Le contraste avec le catholicisme est explicite chez plusieurs observateurs. American Thinker rappelle que l’Église offre l’absolution à quiconque confesse sincèrement ses fautes ; le wokisme, faute d’empathie pour le pécheur, refuse jusqu’à l’idée qu’un rachat soit envisageable. On confesse, mais nul n’est jamais lavé.
La tache qui ne s’efface jamais
Le magazine Quillette résume le mécanisme d’une phrase : même réflexe d’autoflagellation que le péché originel, mais dépouillé de la grâce, de la foi et de la rédemption. La tache reste, indélébile, attachée à une naissance que nul repentir ne modifie. C’est un calvinisme sans salut, une prédestination sans élus.
L’ironie veut que Quillette conteste lui-même l’assimilation, la jugeant insultante pour le christianisme, précisément parce qu’il lui manque ces trois ressorts. La logique du wokisme rejoint ici, sans le savoir, celle de la cancel culture qui frappe sans jamais rouvrir la porte ; un texte publié sur ce site montre en quoi cette culture de l’effacement a rendu le pardon structurellement impossible. Ce qui manque au dispositif pour être une religion accomplie est peut-être, socialement, ce qui le rend plus implacable qu’aucune.
Les limites d’une comparaison trop commode
Il serait pourtant paresseux de refermer le dossier sur ce parallèle, si séduisant soit-il. La critique académique française a repéré le glissement qui guette l’analogie : le passage insensible de la ressemblance à l’assimilation pure. Frédéric Dejean, dans La Vie des idées, observe que la religion convoquée par les pourfendeurs du wokisme est toujours le christianisme dans sa version la plus radicale et fondamentaliste ; intolérance, superstition, fanatisme, dogmatisme, autant de propriétés transférées subrepticement à l’adversaire.
Le procédé n’est pas innocent. Prêter au wokisme la forme d’une religion, c’est déjà lui prêter une unité, une cohérence doctrinale, un programme planifié qu’il n’a peut-être pas ; ce qui reste, au mieux, un mouvement disparate se voit doté d’un magistère et d’un catéchisme imaginaires. L’analogie éclaire ; elle grossit aussi. Reconnaître sa force heuristique n’oblige pas à la tenir pour un verdict.
Une religion incomplète, mais un tribunal parfaitement fonctionnel
De 1944 à nos jours, le concept de religion séculière aura donc voyagé du communisme au wokisme sans jamais perdre son ambiguïté : légitime comme outil de compréhension, fragile dès qu’on le durcit en équation. Ce que le détour historique révèle, c’est que la vraie singularité du wokisme ne tient pas à la présence fantomatique d’un dieu, mais à l’absence délibérée d’un mécanisme de pardon. Une religion sans salut demeure une théologie boiteuse ; un tribunal sans grâce, en revanche, fonctionne à la perfection.
C’est peut-être là, plus que dans la métaphore religieuse elle-même, que gît la question digne d’être creusée : que devient une société qui garde le péché mais congédie l’absolution. Ceux que cette interrogation ne quitte pas trouveront de quoi la prolonger parmi les essais du catalogue de la maison, où d’autres voix affrontent sans détour ce que la pensée contemporaine doit, et refuse de devoir, aux structures spirituelles qu’elle croit avoir dépassées.
