Féminiser les métiers, une querelle de six siècles
La féminisation des noms de métiers, débat vieux de six siècles, se heurte encore à l'usage plus qu'à la grammaire.
En 1997, Maurice Druon, secrétaire perpétuel de l’Académie française, jugeait qu’« auteure » ou « écrivaine » n’avaient pas « une grande chance d’acclimatation » ; vingt-deux ans plus tard, la même Compagnie votait leur légitimité à une très large majorité, deux voix seulement contre. Le revirement de 2019 fut spectaculaire ; il n’a pourtant rien clos. La querelle a simplement changé de terrain, quittant les enceintes académiques pour se rejouer dans l’usage, entre formes concurrentes et résistances tenaces. Or cette querelle ne date pas d’hier, ni même du siècle dernier : cette querelle de la féminisation des noms de métiers traverse la langue française depuis le Moyen Âge, et la légitimité grammaticale n’a jamais suffi à la trancher, parce qu’au fond elle n’a jamais parlé de grammaire.
Une querelle plus vieille que le mot autrice lui-même
Le débat contemporain se donne volontiers pour une nouveauté militante ; il rejoue en réalité un cycle documenté depuis des siècles. Le latin médiéval connaissait déjà auctrix, mot qui, comme l’explique un historien de l’Université d’Ottawa dans une lecture cyclique de la féminisation, désignait au Moyen Âge et à la Renaissance une femme qui écrit ou qui intente une procédure judiciaire. Le mot n’a donc rien d’une invention récente : il a une ascendance, et cette ascendance est ancienne.
Le monde des lettres médiévales, qu’on imagine à tort exclusivement masculin, comptait d’ailleurs ses figures féminines. Marie de France au douzième siècle, Christine de Pizan au quinzième, obtinrent un authentique statut d’auteur dans un univers de clercs et de copistes ; leur existence même contredit l’idée d’une langue qui n’aurait jamais su nommer la femme qui écrit.
La thèse du chercheur québécois éclaire tout le reste : « autrice » resurgit à chaque moment de contestation, notamment sous la Révolution française, dans ces instants où la société tend vers l’égalité ; les femmes reproposent de s’appeler autrices, et le mot est, selon ses termes, « battu en brèche par des hommes ». Le cycle est constant : poussée d’égalité, réapparition de la forme féminine, refoulement. La légitimité du mot ne fait jamais le poids devant le rapport de force qui l’entoure.
Le Dictionnaire de l’Académie lui-même en porte encore la trace, qui range le cas d’« auteur » parmi les cas épineux. Il reconnaît que la forme « autrice », dont la formation est plus satisfaisante que celle d’« auteure », n’est pas complètement sortie de l’usage et connaît même une certaine faveur dans le monde universitaire, réputé rétif à « auteure ». Six siècles plus tard, la question demeure ouverte ; le dictionnaire hésite encore.
L’Académie a cédé sur le principe, jamais sur l’usage
Avant 2019, dans sa mise au point de 2014, la même institution jugeait nombre de ces formes contraires aux règles ordinaires de dérivation. Le rapport de 2019 opère le retournement complet : la féminisation des noms de métiers ne rencontre plus aucun obstacle de principe et relève d’une évolution naturelle de la langue, observée depuis le Moyen Âge. Le barbarisme d’hier devient l’évolution naturelle d’aujourd’hui ; l’institution s’est ralliée à ce qu’elle combattait.
Le ralliement s’arrête pourtant au seuil de l’usage. L’Académie reconnaît la légitimité de principe, mais se refuse à édicter des règles de féminisation : elle valide sans prescrire, abdiquant sur un usage qu’elle ne contrôle plus. La reconnaissance descend d’en haut ; l’adoption, elle, ne se décrète pas.
D’où le sort d’« officière », forme parfaitement disponible, grammaticalement irréprochable, et pourtant quasi absente des usages attestés. La validation académique ouvre une possibilité ; elle ne fait pas vivre un mot. C’est là toute la différence, du reste, avec la controverse plus vive de l’écriture inclusive : un sondage mené en 2021 par Mots-Clés mesurait environ 65 % de Français favorables à la féminisation lexicale, contre 39 % seulement pour le point médian. Deux débats distincts, l’un touchant au lexique et largement admis, l’autre à la graphie et bien plus disputé.
Pourquoi les métiers de pouvoir résistent au féminin
Certains mots résistent plus que d’autres, et cette résistance n’est pas aléatoire. Le cas de « chef » l’illustre jusqu’à la caricature : la langue a produit « chève », « cheffesse », « cheftaine », toute une cascade de tentatives avortées avant que « cheffe » ne finisse par emporter une certaine faveur de l’usage, sans jamais faire consensus. La difficulté est ici morphologique autant qu’idéologique ; le féminin ne se forme pas de lui-même.
Reste que la morphologie n’explique pas tout. Un constat autrement révélateur se dégage : la résistance à la féminisation de la langue augmente à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie professionnelle. Les métiers ordinaires se féminisent sans peine ; les postes de commandement rechignent. La langue nomme volontiers l’ouvrière et la vendeuse, beaucoup moins la cheffe et la directrice.
L’histoire du mot « avocate » confirme ce partage. Jusqu’au vingtième siècle, il ne désignait pas la professionnelle, mais l’épouse de l’avocat général ; le glissement vers la femme qui plaide elle-même est récent. Le féminin a longtemps nommé une position d’épouse plutôt qu’une fonction exercée, comme si la langue accordait à la femme le titre par alliance avant de le lui reconnaître par mérite.
Et lorsque le mot arrive enfin, il ne redistribue pas ce qu’il nomme. Le quotidien L’Union, cité par la presse suisse, résumait la limite d’un trait : « Madame la cheffe sera ravie d’être reconnue, mais si c’est pour continuer à être payée 20 % de moins que le chef d’à côté, elle n’aura pas l’impression d’y avoir gagné grand-chose. » Le mot précède la réalité qu’il prétend décrire ; il ne la crée pas.
La féminisation des noms de métiers n’est donc ni un caprice contemporain ni une simple affaire de suffixes : c’est une querelle six fois séculaire, où la légitimité linguistique n’a jamais suffi à emporter l’adhésion de l’usage, et où la résistance croît précisément là où se joue le pouvoir. Nommer au féminin ne libère pas mécaniquement ; le geste peut tout aussi bien diviser, quand le mot devance la condition qu’il désigne. Ceux que ces soubresauts de la langue française réjouissent plutôt qu’ils ne les inquiètent trouveront dans la collection L’Or des Mots une exploration malicieuse de ses curiosités et de ses querelles, prolongement naturel d’une réflexion sur les mots et le pouvoir qu’ils portent.
