La cancel culture prétend réparer et ne fait qu’effacer
L'article montre que la cancel culture n'efface pas les problèmes qu'elle prétend traiter mais prive la société du terrain commun où débattre du passé.
Un employé de plateforme coche une case dans une interface d’administration ; un film disparaît du catalogue ; aucun communiqué, aucun débat, aucune tribune contradictoire. En juin 2020, Autant en emporte le vent s’est effacé du catalogue de HBO Max exactement de cette façon : au motif que le film dépeignait des préjugés racistes, avant d’y être réintroduit accompagné d’une mise en contexte.
La chose fut présentée comme une réparation. Corriger un biais, protéger une sensibilité, tenir compte de ce que nous savons désormais du passé. Cette prétention réparatrice mérite qu’on la regarde de près, car elle recouvre une opération d’une tout autre nature et des effets sur la société bien plus lourds qu’il n’y paraît : une suppression qui, à la différence du débat ou de la relecture critique, ne transmet rien et n’explique rien.
Une réparation qui ne discute jamais
Le mot lui-même a une histoire, et cette histoire éclaire son détournement. Le hashtag naît sur Twitter, attribué aux utilisateurs afro-américains de la plateforme qui en firent d’abord un instrument de dénonciation d’un rapport de pouvoir précis ; un individu, un comportement, une position identifiée. Le terme désignait alors une riposte ciblée, non une doctrine de suppression. Puis l’usage a glissé : de la personne au comportement, du comportement à l’œuvre, de l’œuvre à l’idée. C’est ce glissement qui donne à la culture de l’annulation ses effets réels sur la société : on annule désormais un roman comme les élus du New Jersey ont écarté Twain de leurs classes, pour ce qu’il contient et non pour ce qu’un homme aurait fait.
Les chercheurs se défient d’ailleurs de sa traduction courante. On le rend spontanément par « culture de l’effacement » ou « culture de l’annulation », mais cette traduction n’est sans doute pas la plus appropriée selon une rétrospective universitaire toulousaine ; révélatrice, pourtant, d’un usage bien réel. Car l’effacement est précisément ce que produit la mécanique, quel que soit le vocabulaire qu’elle se donne.
Reste à comprendre d’où vient ce besoin de mise à nu. Une hypothèse, avancée dans certaines lectures culturelles du phénomène, y voit un fond protestant : le désir très américain de faire un déballage public de sa vie, de mettre à nu ses tares, hérité de la conversion narrative, ce récit d’une âme parvenue à la vraie foi. La confession publique comme rite de purification ; l’aveu comme sacrement civique.
L’hypothèse est séduisante et probablement juste pour une part. Elle explique le goût de la mise en accusation, mais elle n’explique pas la suppression de l’objet incriminé lui-même. Dénoncer une faute n’a jamais exigé de faire disparaître la trace qui permettrait de la comprendre ; c’est même l’inverse. Le procureur qui brûlerait les pièces à conviction ne rendrait aucune justice ; il ferait seulement un feu de joie.
Ce que l’effacement fait disparaître avec l’œuvre
Le retrait d’Autant en emporte le vent n’est pas un cas isolé, et sa mécanique se retrouve à l’identique ailleurs. Aux États-Unis, Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain et Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee ont été écartés de certains programmes scolaires, le premier visé dès 2019 par des élus du New Jersey au nom des insultes et stéréotypes raciaux qu’il contient. Plus près de nous, fin 2023, le livre de l’historien israélien Ilan Pappé, Le Nettoyage ethnique de la Palestine, a vu sa commercialisation suspendue chez Fayard, sans procès public ni contradictoire annoncé.
Trois œuvres, trois motifs différents ; une même opération de retrait, opérée en amont de toute discussion. L’ironie de l’histoire veut d’ailleurs qu’une œuvre censurée finisse souvent par devenir un classique, l’interdit désignant à l’attention ce qu’il prétendait soustraire au regard.
Or ce retrait ne règle jamais le problème qu’il prétend résoudre ; il en supprime seulement l’énoncé. Car un roman écarté des rayons ne cesse pas d’exister : il cesse d’être discutable. La question qu’il posait, celle-là même qui justifiait qu’on s’en préoccupe, devient inaccessible en même temps que l’objet qui la portait. On croyait éteindre une controverse ; on la prive de son support.
La RTS a relevé l’effet paradoxal du procédé : en annulant une œuvre, on braque sur elle une attention qu’elle n’aurait peut-être jamais obtenue autrement. Le retrait ne convainc personne ; il déplace la controverse au lieu de la trancher. Une œuvre discutée s’inscrit dans une mémoire vivante, se contextualise, se commente, se conteste. Une œuvre retirée devient un objet de rumeur, une réputation sans texte, plus difficile encore à situer que le jour où elle circulait librement. C’est le contraire exact d’une réparation ; c’est une amnésie organisée.
La mémoire se construit par sédimentation, jamais par soustraction
Il faut ici convoquer l’historien qui a le mieux pensé la question, Pierre Nora, dont Les Lieux de mémoire, sept volumes publiés entre 1984 et 1992, demeurent l’œuvre la plus emblématique. Son propos n’était pas de recenser les statues, les musées, les noms de rue, mais de comprendre pourquoi et comment ces objets sont investis, chargés d’affects, disputés d’une génération à l’autre. Un lieu de mémoire n’est jamais figé : il est un terrain, et ce terrain se réinterprète sans cesse.
De cette thèse découle une conséquence que la logique d’effacement ignore superbement. La mémoire d’une société vit précisément de ce désaccord permanent ; l’effacer revient à priver cette société du sol sur lequel elle dispute son propre passé. Nora distinguait d’ailleurs mémoire et histoire : la première est vivante et partiale. La seconde exige la conservation de la totalité des sources, y compris les plus dérangeantes, surtout les plus dérangeantes. Penser une mémoire suppose de la conserver, non de l’effacer. Raser un lieu de mémoire, c’est croire régler un différend en supprimant le champ de bataille.
Il serait malhonnête, pour autant, de peindre un raz-de-marée. Une étude de l’Université Toulouse-Jean Jaurès chiffre à 1,7 % les enquêtés ayant dû reporter ou annuler un cours sous la pression d’une supposée culture de l’annulation académique. Le chiffre est bas ; il invite à la mesure. L’effet est réel dans la vie intellectuelle sans constituer une déferlante statistique. Ce qui frappe n’est donc pas l’ampleur mécanique du phénomène, mais la disproportion entre cette ampleur et son retentissement symbolique. Une poignée de cas suffit à installer un climat, et le climat suffit à nourrir l’autocensure ; là est le véritable effet de société, dans l’anticipation plus que dans la sanction.
Juger une œuvre n’oblige jamais à la faire taire
La culture de l’annulation emprunte le vocabulaire de la réparation sans en assumer la méthode. Une réparation authentique, qu’elle soit historique, littéraire ou morale, suppose la discussion contradictoire et la conservation de la trace ; l’effacement, lui, supprime l’objet du débat avant même que le débat ait eu lieu. Ce que Nora avait compris de la mémoire vaut ici comme un avertissement : une société se construit un rapport à son passé en disputant ses lieux, non en les rasant.
Le retrait d’une œuvre ne convainc jamais ; il déplace la controverse et prive les générations suivantes des éléments qui leur permettraient de juger par elles-mêmes. Voilà le vrai coût de l’effacement culturel, invisible sur le moment et considérable à terme : non pas la disparition d’un texte, que l’on retrouve toujours, mais l’appauvrissement du terrain commun sur lequel se pense une civilisation. Cette conviction anime les essais que nous publions chez Une Autre Voix, portés par des voix qui préfèrent affronter ce qui dérange plutôt que de le soustraire. Ceux que la question travaille pourront en prolonger la réflexion avec nous, pour qui l’autocensure n’a jamais été une forme de soin.
