Du côté de chez Swann n’est pas le roman de la madeleine
La madeleine a éclipsé deux tiers du livre. Jean de Ribes dissèque les trois romans de Swann, la jalousie, l'art et l'artiste qui n'a jamais écrit.
Il en va de certaines œuvres comme du carpe diem d’Horace, dont le siècle des Lumières fit un hymne au plaisir alors qu’il prêchait la sagesse devant la mort. Une image trop commode s’empare du livre, circule sans lui, et finit par le remplacer dans la mémoire collective.
Depuis 1913, la madeleine de Proust accomplit ce prodige : elle a rendu célèbre un roman que presque personne ne lit pour ce qu’il est. Il serait temps de rendre au volume ce que le gâteau lui a dérobé.
Du côté de chez Swann contient trois récits distincts, dont deux n’ont strictement rien à voir avec un gâteau trempé dans du tilleul. Le volume dissèque la jalousie avec une cruauté chirurgicale, cartographie le désir humain en deux versants irréconciliables, et pose les fondations d’une vocation littéraire qui mettra six tomes à s’accomplir. La madeleine, elle, occupe quelques pages.
La madeleine a éclipsé le livre qui la contient
Le phénomène est classique : une partie absorbe le tout, et le tout disparaît. La mémoire involontaire, telle que Proust la met en scène dans l’épisode de la madeleine, est devenue le résumé universel de son entreprise littéraire. Or les travaux de Jean-Marc Quaranta pour la BnF le rappellent avec une netteté salutaire : cette mémoire involontaire est « une métaphore de l’intériorité qui, selon Proust, est au principe de toute écriture ». Un outil formel, donc, non un sujet.
L’épisode lui-même résiste d’ailleurs à la lecture passive qu’on en fait. Le narrateur ne reçoit pas le souvenir comme un cadeau des sens : il cherche, il tâtonne, il recommence l’expérience. « Quand d’un passé ancien rien ne subsiste », écrit Proust, la persistance sensorielle seule conserve l’édifice du souvenir. Mais cette persistance ne suffit pas : il faut encore la volonté de creuser, l’obstination d’un homme qui pressent que quelque chose d’essentiel se cache sous la saveur du tilleul.
Réduire Du côté de chez Swann à cet épisode revient à réduire la Neuvième de Beethoven à ses quatre premières notes.
Trois romans que personne ne distingue
La structure du volume est l’information la plus ignorée de la vulgate proustienne. Du côté de chez Swann contient pas moins de trois romans en un, et chacun obéit à une logique narrative qui lui est propre.
Combray est la seule partie où la madeleine apparaît. Le narrateur y reconstruit l’univers de son enfance, le jardin, l’église, les aubépines, les promenades rituelles. C’est l’apprentissage d’un regard, la formation d’une sensibilité qui ne sait pas encore qu’elle deviendra littéraire.
Un amour de Swann, la partie centrale, constitue un roman enchâssé chronologiquement antérieur à Combray. Proust y raconte la passion destructrice de Charles Swann pour Odette de Crécy, et la mémoire involontaire n’y joue aucun rôle. La jalousie, la projection amoureuse, la férocité sociale : voilà les matériaux de ce récit autonome.
Noms de pays : le nom ouvre encore un autre registre, celui d’une méditation sur le pouvoir des noms propres à engendrer le désir et l’imaginaire.
L’agencement même de ces trois parties recèle une audace formelle que la vulgate ignore. Un amour de Swann se déroule avant Combray dans la chronologie fictive, mais Proust le place après dans l’ordre de la narration. Cette inversion contraint le lecteur à revoir Swann sous un jour entièrement différent : le voisin aimable de l’enfant devient un homme ravagé par la jalousie. La forme dit ce que le contenu seul ne saurait exprimer.
Un amour de Swann est un roman de la jalousie
La partie centrale du volume est, à elle seule, l’une des plus impitoyables analyses de la passion amoureuse que la littérature française ait produites. La thèse qui la traverse est d’une radicalité que l’on sous-estime : l’amour n’existe pas dans la réalité de l’être aimé, il existe dans la conscience de celui qui aime. Swann n’aime pas Odette. Il aime l’image qu’il a projetée sur elle, et cette projection suit un mécanisme que Proust démonte avec une patience d’horloger.
On mesure toute la cruauté de cette démonstration à la dernière phrase du récit, lorsque Swann, enfin libéré de sa passion, laisse tomber cet aveu terrible : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! » La sentence est sans appel, et Proust ne la tempère d’aucune compassion.
Swann aime en Odette un tableau de Botticelli
Le moment décisif survient lorsque Swann reconnaît en Odette les traits de la Séphora peinte par Botticelli. Il n’aime pas la femme : il aime sa propre culture réfractée sur un visage. Ce mécanisme de projection esthétique est l’un des plus puissants que la littérature ait jamais décrit, car il révèle que le désir emprunte toujours ses formes à l’art.
Le même dispositif gouverne les « catleyas », ces orchidées banales qui deviennent, par association intime entre Swann et Odette, le réceptacle d’une charge émotionnelle totale. Voilà le même principe que la madeleine, mais au service de la jalousie et du désir charnel, non du souvenir d’enfance. Proust démontre ainsi que le mécanisme sensoriel travaille indifféremment la nostalgie et la passion destructrice.
La sonate de Vinteuil précède la madeleine
La petite phrase musicale de la sonate de Vinteuil, compositeur fictif dont l’œuvre traverse toute la Recherche, devient pour Swann « l’hymne national » de son amour pour Odette. Cette musique est le premier vecteur de transcendance dans l’œuvre, antérieur à la madeleine dans l’ordre interne du roman.
Si l’art précède et dépasse la mémoire dès Un amour de Swann, la conclusion s’impose d’elle-même : la thèse de Proust est esthétique avant d’être mémorielle. L’odeur et la saveur « restent encore longtemps, comme des âmes », certes, mais la musique dit la même chose avec une intensité supérieure. L’art seul transcende le temps, et c’est cette conviction, non un souvenir de goûter, qui fonde l’édifice de la Recherche.
Proust affiche dans le même récit un désenchantement radical avec la prétention sociale, disséquant l’aristocratie et la bourgeoisie avec une férocité que l’on retrouve, dans la tradition française, chez Saint-Simon. Le snobisme n’est pas un décor pittoresque : c’est un objet d’analyse sociologique comparable à ce que Balzac tentait dans La Comédie humaine, mais conduit par l’intérieur des consciences plutôt que par l’accumulation des détails matériels.
Swann est l’artiste qui n’a jamais écrit
Voilà peut-être la clé la plus méconnue du volume, et de toute la Recherche. Charles Swann possédait toutes les dispositions de l’artiste : la sensibilité, la culture, la capacité de reconnaître Botticelli dans un visage et d’être traversé jusqu’aux larmes par une sonate. Il avait, en somme, tout ce qu’il fallait pour devenir Proust.
Il ne l’est pas devenu. Swann collectionne les œuvres d’art mais n’en crée aucune. Il consume sans produire, il admire sans transformer. Sa jalousie pour Odette est la preuve que le monde intérieur, lorsqu’il n’est pas converti en œuvre, dévore l’homme au lieu de le nourrir. La littérature du XIXe abonde en figures de l’artiste manqué, de Frédéric Moreau chez Flaubert aux velléitaires de Balzac, mais aucune n’atteint la profondeur structurelle de Swann, car son échec n’est pas un épisode du récit : il en est le ressort fondamental.
L’ironie proustienne opère ici à plein régime. C’est précisément en observant l’échec de Swann que le narrateur comprendra, six volumes plus tard, ce qu’il doit faire : écrire. Swann est le contre-modèle, la preuve par l’absurde qu’une vie sensible sans création est une vie gaspillée.
Le titre même est une cartographie du désir
Le côté de Méséglise, dit côté de chez Swann, et le côté de Guermantes : ces deux directions de promenade à Combray ne sont pas un détail topographique. Elles représentent deux versants du désir humain, l’un charnel, l’autre mondain et idéalisé, qui structurent l’expérience du narrateur et ne se rejoindront que dans le dernier tome.
Le titre du volume, Du côté de chez Swann, est donc une invitation à lire une géographie intérieure, non une chronique mémorielle. La dualité du désir charnel et de l’idéal mondain traverse la littérature française depuis le Roman de la Rose, et Proust en offre la formulation la plus achevée en l’inscrivant dans le paysage même de l’enfance. La tension reste ouverte à la fin du volume. Elle est faite pour rester ouverte.
La madeleine est un beau leurre
Elle photographie trop bien, circule trop facilement, et laisse dans l’ombre deux tiers d’un livre exceptionnel. Un amour de Swann, roman de la jalousie, de la projection amoureuse et de l’art qui transcende le temps, est le véritable cœur littéraire du volume. Swann, figure de l’artiste qui n’a pas écrit, est la clé de toute la Recherche.
Swann a choisi de ne pas écrire. D’autres ont fait le choix inverse, et l’on trouvera leurs livres dans le catalogue d’Une Autre Voix. Ceux qui portent encore un manuscrit en eux pourront soumettre le leur avant que la jalousie, le mondain ou simplement la vie ne les en empêche.

