La satire littéraire dérange plus qu’au XVIIIe siècle
Voltaire risquait la Bastille. L'auteur d'aujourd'hui s'autocensure seul. Que révèle ce renversement sur ce que notre époque refuse qu'on raille ?
Voltaire écrivait sous la menace de la Bastille, Swift sous la surveillance de la Couronne britannique, et jamais la satire ne fut plus vive, plus inventive, plus redoutable qu’en ces siècles où elle pouvait coûter la liberté. Il y a là un paradoxe que notre époque ferait bien de méditer. Car l’écrivain contemporain, que nul roi ne menace, que nulle lettre de cachet ne guette, s’autocensure avec une docilité que Louis XV lui-même n’aurait osé espérer de ses sujets.
La satire littéraire, ce genre né du latin satira dont la vocation première est d’attaquer les vices et les ridicules de son temps, se trouve aujourd’hui dans une situation inédite. Elle est théoriquement libre et pratiquement entravée. Comprendre ce renversement, c’est comprendre ce que notre époque protège vraiment, et à quel prix.
La satire, un genre moral avant d’être un procédé
On réduit volontiers la satire à ses armes techniques : l’ironie, la parodie, le burlesque, la caricature. C’est confondre l’épée avec celui qui la porte. La satire, dans sa nature profonde, n’est pas d’abord un genre littéraire, c’est une posture de celui qui refuse de se taire face aux impostures de son temps.
Quatre traits structurels le confirment : la satire est moraliste, car elle juge ; descriptive, car elle peint des tableaux grotesques ; distancée, car l’énonciateur se place hors du monde qu’il représente ; carnavalesque, car elle autorise le rire là où d’autres choisiraient la colère. Chacun de ces traits suppose une prise de position éthique. On ne satirise pas par accident.
C’est d’ailleurs ce qui distingue ce genre du pamphlet ou de la polémique. Le pamphlétaire frappe avec rage, le polémiste argumente avec véhémence. Le satiriste, lui, choisit le rire comme arme, et ce choix est souvent plus redoutable que la colère, car il est plus difficile de répondre à quelqu’un qui vous raille qu’à quelqu’un qui vous insulte.
Encore faut-il que l’on sache distinguer l’un de l’autre, ce dont notre siècle semble avoir perdu la faculté, lui qui confond si volontiers satire et satyre, le genre littéraire et le demi-dieu lubrique. D’autres genres littéraires dérangent pour les mêmes raisons, la littérature de témoignage au premier chef, mais la satire y ajoute l’offense du rire, et c’est celle-là que l’on pardonne le moins.

Sous l’Ancien Régime, le risque nourrissait la grandeur
Il fut un temps où la satire était dangereuse, et c’est précisément pour cela qu’elle rayonnait. Voltaire, avec Candide en 1759, s’attaquait à l’optimisme leibnizien et aux discours qui justifient aveuglément la souffrance. Swift, trente ans plus tôt, suggérait dans A Modest Proposal que les Irlandais pauvres vendent leurs enfants comme nourriture aux riches, portant l’ironie jusqu’à l’absurde pour dénoncer l’indifférence anglaise. Rabelais, deux siècles avant eux, criblait les institutions religieuses et politiques de son temps de son grotesque souverain.
Ces auteurs ne couraient pas vers la liberté. Ils couraient vers la vérité, et la liberté suivit. Le rapport est exactement inverse à ce que l’on croit communément. La presse satirique elle-même est née dans les convulsions de la Révolution française, preuve que le genre s’épanouit dans les moments de rupture, non dans les périodes de confort.
L’idée que la satire aurait besoin de liberté formelle pour prospérer est une illusion rétrospective ; elle a besoin de courage, ce qui est tout autre chose. Charles-Henri d’Elloy, avec ses chroniques audacieuses, perpétue aujourd’hui cette tradition qui préfère le rire vrai à la prudence confortable.
Le relativisme moral a vidé la satire de sa substance
Le déclin de la satire comme genre littéraire sérieux n’est pas un phénomène naturel, une usure des formes que l’on pourrait imputer au passage du temps. C’est une rupture intellectuelle datée, produite par la modernité elle-même. Plusieurs travaux en philosophie de l’art l’ont montré : la modernité a déconnecté littérature et satire à travers le relativisme moral et les revendications d’autonomie esthétique.
La logique est implacable. Si tout se vaut, rien ne mérite d’être raillé. Si aucune valeur ne peut prétendre à la supériorité sur une autre, le satiriste perd son point d’appui, car on ne peut railler le vice qu’en ayant une idée claire de la vertu.
L’auteur contemporain qui veut écrire de la satire doit d’abord accepter de porter un jugement moral, acte de courage intellectuel considérable dans un temps où le jugement lui-même est devenu suspect. Horace et Juvénal jugeaient sans états d’âme ; nous, nous nous excusons avant même d’avoir ouvert la bouche.
La censure sans visage est plus redoutable que le cachot royal
Ce n’est plus l’État qui étouffe la satire. Marc Angenot, dans sa postface à l’ouvrage De quoi se moque-t-on ?, observe le développement d’un esprit de censure qui s’exerce au nom de la tolérance, sous forme de censure privatisée émanant de groupes organisés. Voilà le renversement complet : ce qui fut jadis l’instrument des puissants est devenu celui de collectifs diffus, insaisissables, et d’autant plus intimidants qu’ils n’ont pas d’adresse où l’on puisse porter sa réponse.
Molière avait Versailles contre lui, ce qui avait au moins le mérite de la clarté. L’auteur satirique d’aujourd’hui affronte une nébuleuse sans nom, et l’on ne sait ni à qui répondre, ni comment se défendre.
L’on se souvient qu’en 2020, les éditions Gallimard retirèrent des rayonnages les Pamphlets de Céline, non sous l’injonction d’un juge, mais sous la pression d’une indignation collective dont nul ne pouvait identifier le porte-parole. La décision illustre à merveille ce mécanisme : l’autocensure préventive remplace la condamnation judiciaire, et l’effet est le même.
Cédric Passard, maître de conférences à Sciences Po Lille, souligne cette tension propre aux sociétés démocratiques entre la liberté de se moquer et le respect des individus. Mais c’est précisément cette tension qui donne à la satire sa force. Un genre qui ne heurte personne n’est plus de la satire, c’est du divertissement.
D’où qu’elle provienne, la satire frappe et scandalise. C’est sa nature fonctionnelle, non un accident. Une époque qui redoute le scandale redoute donc la satire, et la nôtre, qui prétend tout tolérer, tolère en réalité fort mal qu’on se moque de ce qu’elle a sacralisé.
Ce que l’on interdit de railler dit tout d’une époque
La satire est une posture morale avant d’être un genre, elle implique le jugement là où la modernité a appris à s’en abstenir. La censure la plus efficace n’est plus celle de l’État, mais celle que l’auteur exerce sur lui-même par crainte d’un tribunal sans visage. Ce que l’on ne peut plus railler dans une civilisation dit tout sur ce qu’elle protège vraiment, et sur ce qu’elle a renoncé à défendre.
Les quatre impératifs éditoriaux d’Une Autre Voix (ouvrir les yeux, être libre, briser le déni, pilonner le pilon) ne sont au fond que la réaffirmation de ce que Voltaire, Swift et Rabelais tenaient pour acquis. Les auteurs qui portent en eux cette exigence de vérité par le rire trouveront peut-être dans la page Devenir auteur l’éditeur qui ne leur demandera jamais d’adoucir le trait.
Il fut un temps où l’écrivain risquait la Bastille pour avoir raillé les puissants. L’écrivain d’aujourd’hui ne risque qu’un opprobre numérique, et pourtant il se tait. Voilà, peut-être, la satire la plus cruelle que notre époque ait produite, et elle ne fait rire personne.

