Analyse de Lolita, la prose de Nabokov qui piège le lecteur
Analyse de Lolita montrant comment Nabokov utilise la beauté de sa prose pour rendre le lecteur complice du récit d'Humbert Humbert.
Un lecteur ouvre Lolita pour la première fois, prévenu par sa réputation sulfureuse, prêt à refermer le livre au premier passage indigne ; et voilà qu’il rencontre, dès l’incipit, une phrase qui roule sur la langue comme une incantation, Lolita, light of my life, fire of my loins, trois pas de la pointe de la langue sur le palais. Il s’attendait à un dégoût facile ; il éprouve un enchantement. La beauté l’a devancé sur la garde qu’il croyait tenir.
Depuis 1955, ce roman est lu, censuré, réhabilité, résumé en avertissement moral d’une simplicité désarmante : Humbert ment, méfions-nous de lui. Or ce résumé passe à côté de l’essentiel. Le procédé du narrateur non fiable ne sert pas seulement à discréditer un misérable ; il transforme le style en instrument moral, et fait du lecteur séduit par la langue le juge de sa propre complaisance.
Un professeur de lettres a inventé le mot pour effacer sa proie
Avant d’être un roman sur un crime, Lolita est un roman sur un renommage. Humbert Humbert, professeur de littérature française, ne décrit pas Dolores Haze : il la recouvre d’un langage qui la fait disparaître. Le geste inaugural du narrateur de Lolita n’est pas de mentir sur les faits, il est plus subtil ; il consiste à dérober un prénom.
La douleur dissimulée dans un prénom espagnol
Le vrai nom de la fillette porte sa condition. Dolorès vient du latin dolor, la douleur, la souffrance ; Haze évoque la brume anglaise, l’écran, ce qui voile. La combinaison des deux dénonce, pour qui veut bien la lire, une souffrance dissimulée derrière le corps-objet du désir. L’universitaire Yannicke Chupin rappelle, dans une analyse du contresens généralisé qui pèse sur le roman, que dès la première page le vrai nom de l’enfant lui est dérobé par un narrateur déviant.
Le glissement de Dolores vers Lolita n’a rien d’un diminutif tendre ; c’est un acte de dépossession. Pour transformer Dolores en Lolita, Humbert doit d’abord nier son humanité, se chanter à lui-même, telle une sirène, un chant qu’il intitule de son propre cru. La fillette, elle, demeure ce qu’elle a toujours été : une gamine ordinaire de son âge, garçon manqué, curieuse de films et de magazines, qui ne fait rien pour provoquer l’obsession dont elle est l’objet.
Une invention lexicale devenue mot du langage courant
Le second acte du dispositif est une création de vocabulaire. Le concept de nymphette, forgé par Humbert au chapitre cinq et invoqué ensuite sans relâche, ne décrit aucune réalité ; il fabrique une catégorie qui justifie le désir en le drapant d’esthétique (Chupin, art. cité). Le mot précède la chose, et la chose n’existe que par le mot.
Ce vocabulaire a débordé le livre. Nabokov a fait de « Lolita » un mot du langage courant, employé bien au delà du roman pour qualifier des relations qu’il n’avait jamais servi à décrire, sans que l’on songe à demander ce que la formule recouvrait. Le succès lexical mesure, en creux, l’ampleur de la victoire d’Humbert : son filtre est devenu la lecture par défaut du roman qui le condamne.
Nabokov retourne la beauté de la langue contre son propre narrateur
Réduire ce dispositif à une mise en garde morale, c’est en manquer la mécanique. La virtuosité prêtée à Humbert n’est pas une maladresse de l’auteur, ni une complaisance secrète ; c’est un piège actif, qui produit chez le lecteur cultivé un effet de connivence involontaire avant de le confronter à ce qu’il vient d’accepter.
Le docteur Ray, une fausse préface qui annonce le piège
Le roman s’ouvre sur un texte apocryphe, signé d’un certain docteur John Ray Jr., éditeur fictif du manuscrit d’Humbert. Ce préfacier de convention condamne fermement les actions du protagoniste, tout en louant la beauté de l’écriture et sa finesse d’un point de vue psychiatrique. La contradiction est posée là, en toutes lettres, avant même que le récit commence.
Ce docteur Ray n’est pas un ornement ; il est le mode d’emploi du livre. Il installe dès l’ouverture la tension que le roman entier va exploiter : le lecteur admirera la langue et devra, au même instant, juger ce qu’elle sert. La fausse préface prévient sans prévenir, puisqu’elle formule le piège dans les termes mêmes où le lecteur va tomber.
Quand l’admiration du style précède la lucidité morale
Le style de Nabokov ne masque pas la manipulation : il en est le véhicule. Le narrateur, écrit Daniel Aureliano Newman dans une étude sur la non-fiabilité comme fabrique de meilleurs lecteurs, combine l’énergie morale de la satire et l’indirection d’une énigme. Les indices sont là, semés sans jamais être soulignés : trous dans l’argumentation, exagérations flagrantes, sophismes que la beauté de la phrase fait glisser sous le regard. Le lecteur attentif les relève ; le lecteur charmé les absout.
La postface que Nabokov ajouta lui-même à l’édition américaine confirme cette confiance dans le seul dispositif littéraire. Ce texte destiné à dissiper les malentendus se garde des avertissements frontaux qu’un auteur soucieux de se disculper aurait multipliés ; Nabokov s’en remet à la construction du roman, sûr que le piège se referme mieux sans mode d’emploi surligné.
Trilling contre l’évidence, une querelle qui éclaire le malentendu
La difficulté à nommer le vrai sujet du livre n’est pas née de nos débats récents ; elle remonte à sa réception même. En 1958, le critique Lionel Trilling proposait une lecture qui, aujourd’hui, ferait scandale, et qui pourtant touchait quelque chose de juste sur le mécanisme du roman.
Un précédent littéraire que Trilling convoque sans le nommer
Trilling affirmait, dans un essai devenu célèbre, que Lolita n’était pas un livre sur le sexe mais sur l’amour. L’argument ne défendait pas Humbert ; il relevait du genre littéraire. Toutes les grandes histoires d’amour, rappelait-il, ont été scandaleuses, de Tristan aux amants maudits de la tradition courtoise. D’autres critiques prolongeaient le raisonnement, suggérant que les détracteurs du livre avaient échoué à voir combien de réalité chacun dissimule dans son ombre. Les travaux universitaires réunis autour de l’œuvre gardent trace de ce débat fondateur.
Cette lecture confond, à dessein ou par naïveté, la séduction que le texte opère avec le sentiment qu’il décrirait. Elle prend le piège pour le sujet. Mais elle a le mérite de nommer la force du roman : si des critiques cultivés ont pu y lire une histoire d’amour, c’est bien que la prose emporte l’adhésion avant que le jugement ne reprenne la main.
La légitimation savante contre le procès annoncé
L’autre camp ne s’embarrassait pas de nuances. Le journaliste John Gordon, du Sunday Express, dénonçait le livre le plus immonde qu’il eût jamais lu, pure pornographie sans retenue. Entre l’histoire d’amour et l’ordure, le roman n’avait, en 1958, aucune place assignée.
C’est une stratégie éditoriale qui trancha le nœud. Avant la publication américaine, Jason Epstein fit paraître dans l’Anchor Review de 1957 un extrait du roman entouré d’éloges critiques destinés à en démontrer la valeur littéraire, épisode que la critique nabokovienne a longuement documenté. Le pari consistait à noyer le scandale sous la reconnaissance savante, à rendre le procès impossible en accablant le livre d’honneurs académiques. Le calcul réussit : Lolita parut aux États-Unis en 1958 et accéda au sommet des ventes, passé de la censure à la consécration en quelques mois. Nabokov, qui redoutait un simple succès de scandale, obtenait la lecture sérieuse qu’il réclamait.
Le vrai sujet est le lecteur qui se découvre complice
Le véritable objet de Lolita n’est pas la pédophilie qu’il met en scène, aussi centrale soit-elle à l’intrigue ; c’est le pouvoir de la langue à emporter une adhésion morale avant que la lucidité ne reprenne ses droits. Le renommage de Dolores, la fausse préface du docteur Ray, la postface muette sur les mots les plus lourds, jusqu’à la querelle de 1958 : un même mécanisme se répète, où le style ne condamne jamais Humbert de l’extérieur.
Nabokov procède autrement. Il rend son lecteur complice de l’effacement de Dolores, le charme au point qu’il oublie l’enfant derrière la nymphette, puis lui tend le miroir de sa propre séduction. Là réside la leçon, si le mot convient : lire un tel livre sans se rendre, c’est apprendre à résister à la beauté quand elle plaide pour l’injustifiable.
C’est cette exigence de lecture, non le confort d’un jugement rendu d’avance, qui fait la valeur des textes qui dérangent. La même conviction guide notre choix des œuvres que nous publions, à retrouver dans le catalogue d’Une Autre Voix. Dans le même esprit, ces romans qui dérangent jusqu’à l’inconfort rassemblent plusieurs cas où le procédé domine le sujet, et Lolita y figure parmi les plus retors.
