Faut-il écrire son roman au passé ou au présent ?
Le choix du temps de la narration (passé simple, passé composé, présent) détermine la posture du narrateur et l'effet produit sur le lecteur.
Un roman écrit au présent est-il vraiment plus immersif qu’un roman écrit au passé ? L’intuition commune répond oui, sans hésiter. Pourtant, le roman le plus proche, le plus troublant peut-être de la littérature française du XXe siècle, L’Étranger de Camus, n’est écrit ni au présent ni au passé simple. Le choix du temps de la narration passe souvent pour un réflexe de style ou une mode : le présent du young adult, le passé simple des classiques.
C’est en réalité un système de cohérence à part entière. Reste à comprendre ce que chaque temps fait au lecteur, précisément, avant de choisir le sien.
Le passé simple installe une histoire déjà refermée
Premier temps de la narration à examiner : le passé simple. Roland Barthes l’appelle la « pierre d’angle du récit », dans Le Degré zéro de l’écriture. La formule mérite qu’on s’y arrête, car elle dit exactement ce que ce temps produit. Chaque action au passé simple appelle la suivante dans une liaison presque causale : Barthes parle d’un effet de chaîne, cette solidarité logique où un événement semble entraîner le suivant parce qu’il le précède. « Il entra, la vit, comprit » : trois verbes, un enchaînement qui paraît nécessaire, presque mécanique.
Cet effet suppose un narrateur en surplomb, quelqu’un qui connaît déjà l’issue et la déroule pour nous. Le passé simple ne raconte pas ce qui arrive, il raconte ce qui est arrivé, une histoire refermée, digérée, maîtrisée.
L’imparfait complète ce système sans le concurrencer. Là où le passé simple fait avancer l’action, l’imparfait la suspend : c’est le temps de la description, de l’action sans bornes précises, ni début ni fin nettes. Il campe un décor, installe un état, pose l’arrière-plan sur lequel le passé simple viendra graver les événements. Cette répartition des rôles, décrite en détail par l’analyse narratologique de l’Université de Genève, forme le système temporel classique hérité du roman réaliste du XIXe siècle.
L’effet sur le lecteur est un sentiment de sécurité. Une instance narrative sait où elle va et nous y conduit. Ce registre soutenu, aujourd’hui, peut sembler distant, ce qui explique en partie pourquoi tant de romanciers contemporains l’ont abandonné.
Camus prouve que le passé composé n’est pas le présent
On oppose volontiers le passé et le présent comme deux options exclusives. Cette opposition oublie un troisième terme, et L’Étranger en fait la démonstration. Le roman de Camus est écrit au passé composé, presque intégralement. « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » L’incipit donne le ton : chaque phrase se referme sur elle-même. Aucune ne prépare la suivante, aucune ne découle de la précédente. Le lien causal du passé simple a disparu.
Sartre fut le premier à nommer cet effet, dans son « Explication de L’Étranger » de 1947 : « C’est pour accentuer la solitude de chaque unité phrastique que M. Camus a choisi de faire son récit au parfait composé. » La solitude de la phrase : voilà le concept. Chaque phrase existe isolément, comme un fait posé sans commentaire, sans hiérarchie avec les autres. Meursault ne raconte pas une histoire orientée vers un sens, il fait l’inventaire de ses actes, à la manière d’un journal intime. Le temps verbal produit à lui seul le détachement du personnage.
On aurait tort de croire que Camus supprime totalement le passé simple. Une analyse philologique en relève sept occurrences résiduelles dans le roman : frappa, donna, passèrent, arrivèrent, dit, causèrent, dura. Preuve que la cohérence d’un système temporel tolère des exceptions maîtrisées, réservées à des moments précis, et non le hasard d’une conjugaison mal tenue. Le critique Robert Champigny estimait d’ailleurs que le roman entier s’effondrerait s’il était transposé au passé simple.
Le passé composé n’est donc ni le passé simple ni le présent. C’est un troisième effet : celui de l’instant recomposé après coup, une proximité fragmentée que le présent, seul, ne saurait produire.
Le présent de narration ne garantit pas l’immersion promise
Le présent de narration crée un effet de contemporanéité : l’énonciation semble coïncider avec l’action, comme si le récit se déroulait au moment même de sa lecture. Systématisé par le Nouveau Roman des années 1950, il est devenu le temps par défaut d’une part croissante de la production contemporaine, de Hunger Games à certains thrillers contemporains. D’où l’idée reçue : présent égale immersion.
La Jalousie de Robbe-Grillet complique cette équation. Le présent y « se soutient presque continûment », relève une analyse critique, au point que la lecture semble se dérouler en même temps que l’action. Immersion, certes. Mais une immersion troublante, suffocante : sans repères de sommeil, sans coupures franches, le présent continu enferme le lecteur dans une conscience qui ne relâche jamais sa prise. L’immédiateté n’est pas toujours un confort. Elle peut devenir une contrainte.
Le présent à la troisième personne pose un autre problème. Un lecteur habitué aux récits traditionnels ressent ici, selon l’Université de Genève, une position « improbable d’un reporter » qui transcrirait les événements à l’instant où ils surviennent. Cette posture peut sonner artificielle si elle n’est pas maîtrisée, là où le présent à la première personne coule plus naturellement.
Ce qui rappelle une distinction essentielle : le temps verbal et la personne narrative sont deux axes séparés qui se combinent. Écrire à la première personne au présent n’a rien à voir avec écrire à la première personne au passé. C’est pourquoi le choix du temps ne se pense jamais isolément du point de vue narratif et de la focalisation, qui forment l’autre versant de la voix romanesque.
Trois temps, trois effets distincts : la chaîne causale du passé simple, la proximité fragmentée du passé composé, l’immédiateté trouble du présent. Aucun n’est supérieur en soi. Chacun présuppose une posture de narrateur particulière, et c’est cette posture, non la mode, qui doit commander le choix. Un narrateur en surplomb appelle le passé simple ; une conscience détachée, le passé composé ; une immersion sans recul, le présent.
On rencontre souvent, en lecture de soumissions, un manuscrit ouvert au passé simple qui glisse insensiblement vers le présent au fil des chapitres, puis y revient sans logique : le lecteur ne trébuche pas sur une faute isolée, il perd la voix elle-même, cette assise qui rendait le récit tenable. Le test le plus simple reste alors la relecture de vos propres livres de chevet : repérez le temps dominant, et demandez-vous ce qu’il fait à votre lecture.
Un auteur qui maîtrise ce paramètre tient une part décisive de sa voix. Pour approfondir ce travail du temps verbal, nos ateliers d’écriture offrent un terrain d’exercice concret. Et c’est ce type de maîtrise que nous cherchons chez les manuscrits que vous nous soumettez, quand le temps choisi sert enfin le récit plutôt qu’il ne le subit.



