La traduction littéraire trahit, et c’est sa grandeur
Vialatte a supprimé 800 mots en traduisant Kafka. Le Cantique des cantiques retraduit 265 fois. Ce que vous lisez n'est jamais tout à fait l'original.
Traduttore, traditore. Traducteur, traître. La sentence italienne a la concision d’un verdict de cour et l’élégance d’un aphorisme, ce qui explique que le procès de la traduction littéraire dure depuis cinq siècles sans que personne ne songe à le réviser.
Il serait pourtant temps de retourner l’accusation, car si tout traducteur est un traître, alors la trahison est la condition même par laquelle les grandes œuvres franchissent les frontières. Le lecteur francophone qui ouvre un roman traduit le fait avec la conviction tranquille de lire l’auteur. Cette certitude mérite d’être ébranlée, non pour gâcher le plaisir de la lecture, mais pour en révéler une dimension que l’on néglige.
Une accusation vieille comme la langue française
L’affaire ne date pas d’hier. Dès 1549, Du Bellay, dans sa Défense et illustration de la langue française, qualifiait les traducteurs de « traditeurs », leur reprochant de corrompre les œuvres qu’ils prétendaient servir. Certains attribuent la formule à l’Italien Niccolò Franco, qui l’aurait forgée dix ans plus tôt dans ses Pistole Vulgari. Qu’importe la paternité exacte : le procès était instruit, et l’accusé n’a jamais été acquitté.
La traductologue Oseki-Dépré a pourtant posé une distinction que l’on ferait bien de méditer. Toute traduction, soutient-elle, comporte une part de trahison, car l’infidélité est constitutive de l’acte traductif lui-même. Mais seules certaines traductions relèvent de la traîtrise, c’est-à-dire d’une perfidie délibérée du traducteur envers le texte qu’il sert. Confondre les deux, c’est instruire un procès inique.
On accuse donc le traducteur depuis cinq siècles, sans jamais se demander s’il existait une autre voie. Il n’en existe pas.
Ce que vous ne lisez pas en ouvrant Kafka
La trahison n’est pas une abstraction de théoricien. Elle se mesure, se constate, se vérifie.
Kafka en français, ou l’art de l’infidélité fondatrice
Alexandre Vialatte, qui introduisit Kafka dans la culture française, produisit une traduction dont les libertés furent amplement commentées par la critique littéraire au fil des décennies. Là où Kafka écrit, au début du Procès, une phrase sèche, presque administrative (« Jemand mußte Josef K. verleumdet haben »), la version française ajoute une ampleur narrative étrangère à l’original. Les retraductions ultérieures se sont efforcées de restituer cette aridité voulue par l’auteur, cette sécheresse que le goût français avait spontanément adoucie.
La question n’est donc pas « était-ce une bonne traduction ? » mais plutôt : de quoi parlait-on exactement quand on parlait de Kafka en français ?
Le russe apprivoisé et le jeu de mots insoluble
Le cas de Dostoïevski n’est guère plus rassurant. La tradition critique reconnaît que ses traducteurs français ont longtemps conformé sa prose rugueuse aux canons du « bien écrire », effaçant la frontière entre oral et écrit qui caractérise le russe littéraire. Ils réduisaient notamment la multiplicité des surnoms attribués à un même personnage, ce trait si slave que le lecteur français trouvait déroutant, comme si l’on avait décidé que Fiodor Mikhaïlovitch devait écrire comme un romancier du Faubourg Saint-Germain.
Quant au jeu de mots, il constitue l’obstacle le plus redoutable. Ce que Lewis Carroll fait subir à la langue anglaise dans Alice au Pays des Merveilles est, par définition, intraduisible, car la valeur d’un double sens dépend de la société et du moment qui l’ont vu naître. Le traducteur confronté à un calembour de Carroll ne peut que renoncer ou inventer, c’est-à-dire trahir par omission ou par ajout. Il n’existe pas de troisième voie.
On lit donc une traduction avec la conviction de lire l’auteur : c’est là une illusion fort confortable, et fort répandue.
Nulle traduction n’est définitive
Si la première traduction d’un texte était fidèle, pourquoi en refaire une ? La réponse tient dans un chiffre éloquent : le Cantique des cantiques a été retraduit 265 fois en français au fil des siècles. La multiplication des versions ne révèle pas l’incompétence des traducteurs successifs, mais l’impossibilité structurelle d’en produire une seule qui soit définitive.
La langue vieillit, la traduction avec elle
Car la traduction vieillit doublement. La langue d’arrivée change, d’abord : ce qui sonnait naturel en 1920 sonne empesé en 2026. Les postures idéologiques du traducteur se révèlent ensuite à distance, notamment cette habitude ancienne de « franciser » ce qui paraissait trop étranger, de lisser ce qui dérangeait le goût national. Antoine Berman, dans La Traduction et la Lettre (1985), montrait précisément que ce lissage relève d’un système de déformations textuelles dont le traducteur n’est pas toujours conscient, raison pour laquelle chaque génération doit reprendre le travail à nouveaux frais.
De la perte à la recréation
Le traducteur et universitaire Stéphane Vanderhaeghe propose de quitter le paradigme de la perte pour celui de la transformation : « l’enjeu principal de la traduction est un enjeu de recréation plutôt que de duplication ». Le traducteur ne perd pas, il « fait autrement ». George Steiner, dans Après Babel, fut le premier à localiser la traduction au cœur même de toute communication humaine, comme si comprendre autrui, fût-ce dans sa propre langue, relevait déjà d’un acte de traduction.
Lire une traduction, c’est toujours lire deux textes à la fois : l’original absent et l’œuvre nouvelle qui lui doit tout sans lui appartenir. Ce double héritage est moins une infirmité qu’une richesse que peu de lecteurs prennent le temps de mesurer.
Il reste, cependant, un privilège que nulle retraduction ne saurait égaler : celui d’écrire dans sa propre langue, de sorte que le texte parvienne au lecteur tel qu’il fut conçu, sans intermédiaire, sans trahison, sans procès. Les écrivains francophones qui tiennent à cette intégrité de la voix disposent d’un avantage que Kafka, lui, n’aura jamais eu en France.
Encore faut-il qu’un éditeur la préserve plutôt que de la lisser, et qu’un catalogue la porte sans la corrompre. Adieu le traduttore, adieu le traditore : il fut un temps où cela s’appelait simplement publier en français.
