Si c’est un homme, trois fois refusé, lu par des millions
Trois refus, 2 500 exemplaires ignorés, une inondation — et 2,5 millions de lecteurs. Ce que le parcours de Si c'est un homme dit aux voix qu'on n'attendait pas.
Il fut un temps, pas si lointain, où un chimiste turinois revenu des enfers d’Auschwitz se voyait refuser le manuscrit de Si c’est un homme par les plus grandes maisons d’édition de son pays. Natalia Ginzburg, Cesare Pavese, Giulio Einaudi lui-même, tous jugèrent que l’Italie avait assez entendu parler des camps. Deux mille cinq cents exemplaires parurent en 1947 chez un petit éditeur indépendant, et le livre sombra dans l’indifférence.
Soixante-dix ans plus tard, ce même livre s’était vendu à des millions d’exemplaires chez Einaudi, la maison qui l’avait congédié. Le retournement le plus vertigineux de l’histoire éditoriale du vingtième siècle repose sur un paradoxe que les gardiens du goût feraient bien de méditer.
Un livre trois fois condamné, jamais tout à fait mort
En 1947, Primo Levi frappe à la porte d’Einaudi, la maison la plus prestigieuse de Turin, avec le manuscrit de Si c’est un homme, rédigé fiévreusement dans les transports qui le menaient chaque matin à son laboratoire de chimiste. Ginzburg et Pavese, alors lecteurs de la maison, estiment qu’il existe déjà trop de témoignages sur les camps. Le verdict est sans appel : le livre paraît chez De Silva, éditeur indépendant, à 2 500 exemplaires qui ne trouvent presque personne.
Cinq ans plus tard, Levi tente sa chance une deuxième fois auprès d’Einaudi. Giulio Einaudi en personne aurait reconnu la valeur du texte tout en lui prédisant un avenir commercial médiocre, une appréciation rapportée par Ian Thomson dans sa biographie de référence, où l’éditeur apparaît comme un homme capable d’admirer un livre sans oser le défendre.
Il faudra attendre 1955 pour qu’un contrat soit enfin signé, et mai 1958 pour que l’édition Einaudi voie le jour, avec un tirage initial de 2 000 exemplaires, soit cinq cents de moins que l’édition originale d’un éditeur au bord de la faillite.
L’ironie ne s’arrête pas là. En 1966, l’inondation de Florence détruisit environ 1 100 exemplaires de la première édition, entreposés chez la Nuova Italia. Le livre faillit disparaître physiquement, après avoir failli disparaître intellectuellement. Ce n’est qu’avec le succès de La Trêve, en 1963, que Si c’est un homme trouva enfin ses lecteurs, seize ans après sa rédaction. Seuls Italo Calvino, dans l’Unità du 6 mai 1948, et Arrigo Cajumi avaient daigné en rendre compte dès la parution, et tardivement encore.
La sobriété de Si c’est un homme est un choix, pas une faiblesse
On pourrait croire, à lire Si c’est un homme, que son auteur manquait de souffle oratoire. Rien de plus faux. Levi formula lui-même son dessein avec une précision de chimiste : il entendait « fournir des documents pour une étude sans passion de certains aspects de l’âme humaine. » Ce positionnement, délibérément anti-pathétique, n’est pas un défaut d’éloquence mais une décision presque militante, dirigée contre la victimisation et le pathos, pour la seule crédibilité du témoin.
L’historien Amos Funkenstein qualifia cette œuvre d’« authentique anthropologie philosophique » centrée sur « l’humanité concrète. » La formule est juste : Levi ne gémit pas, il classe, il observe, il ordonne ses souvenirs comme il eût classé des réactifs dans un laboratoire. La chercheuse Sophie Nezri-Dufour a montré que la métaphore du naufrage parcourt l’œuvre entière comme une « vaste métaphore filée », des profondeurs du train qui descend « vers le fond » jusqu’à l’immersion finale dans l’univers concentrationnaire.
Cette froideur analytique, que ses contemporains prenaient pour de la sécheresse, est précisément ce qui confère au témoignage de Levi sa force durable. Le cri de douleur saisit l’instant, la précision du constat traverse les décennies.
Dante récité à Auschwitz pour ne pas devenir une brute
Le chapitre du « Chant d’Ulysse » concentre toute la puissance philosophique du livre. Levi et son compagnon Jean Samuel, surnommé « le Pikolo », disposent d’une heure de liberté pour aller chercher la soupe. Durant ce trajet, Levi tente de réciter de mémoire le Chant XXVI de l’Enfer de Dante, cherchant désespérément les vers qui lui échappent.
Les vers qu’il retrouve sont ceux-là mêmes que Dante prête à Ulysse exhortant ses compagnons : « Considère ton origine : tu n’as pas été fait pour vivre comme des brutes, mais pour poursuivre la vertu et la connaissance. » Levi décrit ce moment comme une révélation, ces mots entendus « comme la voix de Dieu », un acte de résistance identitaire au cœur même de la machinerie destinée à détruire toute identité.
Quiconque lit ces pages aujourd’hui, confortablement installé loin de tout péril, éprouve un vertige singulier : celui d’un homme qui, au milieu de l’abjection la plus totale, retrouve dans un vers de Dante la preuve qu’il n’a pas encore cessé d’être un homme. Ce chapitre possède cette qualité rare des grands textes : il ne décrit pas simplement une expérience passée, il la fait revivre dans le présent de chaque lecture.
Les salvati, dans la distinction centrale du livre entre les « Noyés » et les « Sauvés », ne sont pas les plus robustes physiquement, mais ceux qui ont conservé un savoir, une mémoire, une voix. Depuis les humanistes de la Renaissance jusqu’à ce chimiste turinois récitant Dante en allant chercher la soupe, c’est la même conviction que la culture ne décore pas la vie, elle la constitue.
L’Italie de 1947 refusait d’entendre ce qu’elle savait déjà
Le rejet initial de Si c’est un homme n’est pas un accident éditorial. C’est le symptôme d’une société qui, à peine sortie de la guerre, refusait d’affronter l’ampleur de ce qu’elle avait laissé advenir. Levi lui-même posa le diagnostic avec une lucidité glaciale : en 1955, il constatait que « le sujet des camps d’extermination est en voie d’un oubli presque complet. »
La « zone grise, » concept que Levi développera pleinement dans Les Naufragés et les Rescapés en 1986, est déjà en germe dans ce premier livre. Il refuse le manichéisme rassurant qui sépare nettement les victimes des bourreaux, car la vérité des camps est plus trouble, plus dérangeante que ne le supportent les consciences de l’après-guerre.
L’exemple le plus saisissant demeure celui des Sonderkommandos, ces détenus contraints par les nazis d’opérer les chambres à gaz et les crématoires, victimes absolues et rouages de l’extermination dans le même souffle. Levi n’épargne pas non plus les kapos, ces prisonniers investis d’une parcelle d’autorité qui, pour survivre un jour de plus, infligeaient à leurs semblables les brutalités qu’ils subissaient eux-mêmes.
La « zone grise » n’est pas une excuse, c’est un constat : le système concentrationnaire ne se contentait pas de tuer les corps, il corrompait les âmes, et quiconque prétend comprendre Auschwitz sans affronter cette vérité se paie de mots.
Ce refus du confort moral dérange autant que le témoignage lui-même. Alberto Cavaglion, l’un des meilleurs spécialistes de l’œuvre, qualifie Si c’est un homme de « texte ouvert » que Levi n’a cessé de revisiter tout au long de sa vie, preuve que le monde éditorial de 1947 avait refusé un livre qui n’avait pas fini de naître.
Il y a là une leçon qui dépasse largement le cas de Levi. Une parole authentique, qui refuse les simplifications et dérange les certitudes établies, trouve toujours sur sa route des gardiens de l’orthodoxie convaincus de protéger le public contre ce qu’il n’est « pas prêt à entendre. »
Les livres qui dérangent ont une étrange manière de durer
Deux mille cinq cents exemplaires ignorés, une inondation qui faillit en effacer la trace, trois refus de la maison d’édition la plus respectée d’Italie, et pourtant : des millions d’exemplaires vendus, des traductions dans le monde entier, un livre érigé en conscience du siècle. Le style analytique de Levi, que ses contemporains prenaient pour de la froideur, s’est révélé la forme la plus exigeante de l’honnêteté littéraire.
Les gardiens du goût se trompent, et les voix singulières finissent par se faire entendre. Emmanuelle Friedmann, dans Après la Shoah, recueille trente témoignages de descendants de survivants qui prolongent cette même chaîne de transmission, car un témoignage refusé n’est jamais un témoignage perdu.
L’histoire de Si c’est un homme enseigne une chose que les esprits libres savent d’instinct : un manuscrit que le monde n’attend pas encore est souvent celui dont le monde a le plus besoin. Quiconque porte en soi une telle voix ferait bien de la soumettre à ceux qui savent l’entendre, plutôt que d’attendre un temps qui ne sera jamais tout à fait prêt.
