Pourquoi les romans drôles parlent mieux d’amour ?
Cinq romans — d'Austen à Kundera — qui prouvent que l'humour dit sur l'amour ce que le drame ne peut qu'intensifier. Une lecture qui change de perspective.
On associe spontanément les romans d’amour aux larmes. Aux aveux déchirants, aux séparations impossibles, aux retrouvailles sous la pluie. Mais les romans drôles sur l’amour, ceux qui font rire avant de bouleverser, pourquoi les oublie-t-on si souvent ?
Car il existe une autre tradition, bien plus ancienne qu’on ne le croit. De 1813 à 1995, des romanciers ont choisi l’humour pour parler d’amour. Pas pour alléger le propos. Pour dire ce que le drame, justement, ne sait pas formuler.
Jane Austen se moque du mariage pour mieux le désirer
Relisez la première phrase d’Orgueil et Préjugés : « It is a truth universally acknowledged, that a single man in possession of a good fortune, must be in want of a wife. » (C’est une vérité universellement reconnue qu’un célibataire pourvu d’une belle fortune doit avoir envie de se marier. ») Ça ressemble à une évidence, et c’est pourtant une charge explosive contre tout un système social.
Toute l’ironie d’Austen tient dans ce mécanisme. Elle affirme une chose en pensant son contraire, et le lecteur comprend les deux en même temps. Britannica décrit d’ailleurs le roman comme une œuvre à l’esprit incisif et à la caractérisation superbe des personnages. Ce n’est pas un compliment anodin.
L’humour d’Austen ne décore pas l’histoire d’amour. Il en est le moteur. Elizabeth et Darcy ne peuvent se trouver qu’en traversant l’ironie, car c’est elle qui nomme les rapports de pouvoir, les préjugés de classe, les conventions absurdes du mariage. Le registre sentimental direct ne peut pas faire ça. Il intensifie l’émotion, mais il ne la questionne pas.
Boris Vian mesure l’amour à la taille d’un appartement
Dans L’Écume des jours, l’appartement de Colin rétrécit à mesure que Chloé se meurt. Les murs se rapprochent, la lumière diminue, l’espace physique se synchronise à la dégradation émotionnelle. Le médecin prescrit des fleurs contre un nénuphar qui pousse dans le poumon de Chloé. Colin devient « pousseur de fusils » pour payer le traitement.
Tout cela est absurde, et pourtant tout cela nous déchire.
C’est peut-être là que Vian nous apprend quelque chose d’essentiel. L’absurde fonctionne comme une unité de mesure du sentiment. Plus c’est impossible, plus l’amour est réel. L’humour et la tragédie coexistent sans se neutraliser, et le lecteur rit et pleure parfois dans la même phrase.
Peut-on imaginer ce roman écrit dans un registre purement dramatique ? Qu’y perdrait-on, sinon cette vérité étrange que l’amour est, par nature, un peu absurde ?
Alexandre Jardin reconquiert sa femme comme une inconnue
Imaginez un notaire de province qui décide, après quinze ans de mariage, de séduire sa propre femme. Comme si elle était une étrangère. Il invente des stratagèmes extravagants, joue des rôles, multiplie les mascarades. C’est le point de départ du Zèbre d’Alexandre Jardin, publié chez Gallimard en 1988 et couronné par le Prix Femina.
Le comique naît de l’incongruité pure. On rit du personnage, de ses excès, de son entêtement. Mais sous le rire, quelque chose d’émouvant se dessine. Ce que la mise en scène extravagante dit, l’aveu direct ne le pourrait pas : l’amour conjugal a besoin d’être rejoué pour exister encore.
Le Prix Femina attribué à ce roman dit quelque chose sur la littérature française. Elle sait reconnaître que la tendresse déguisée en farce reste de la tendresse, peut-être la plus sincère.
Nick Hornby classe ses peines de cœur pour ne pas les ressentir
Haute Fidélité de Nick Hornby s’ouvre sur un classement. Rob dresse le top 5 de ses plus grandes ruptures, dans l’ordre. La structure est comique, mais elle est aussi un symptôme. Rob classe ses émotions parce qu’il est incapable de les vivre directement.
L’humour du roman repose sur cette mécanique obsessionnelle du classement, qui contamine tout. Rob hiérarchise ses disques vinyles, ses ruptures, ses regrets, comme si ranger le monde en listes pouvait le rendre supportable. Ses employés chez Championship Vinyl fonctionnent de la même manière. Le magasin devient un refuge où l’on débat de top 5 pour éviter de parler de ce qui compte vraiment.
Ce qui rend ce roman rare, c’est la perspective masculine sur l’amour. Les sélections de romans drôles sur l’amour débordent de comédies romantiques écrites par des femmes et pour des femmes. Hornby fait autre chose. Il montre l’incapacité d’un homme à vivre ses émotions autrement qu’en les cataloguant.
Et c’est cette incapacité, précisément, qui devient émouvante.
La liste comme forme narrative : quand la structure comique est elle-même le problème du personnage, est-ce encore de l’humour ou déjà de la confession ?
Milan Kundera interroge si l’amour est destin ou hasard
Avec L’Insoutenable Légèreté de l’Être, l’humour change de registre. Il devient philosophique. Kundera présente l’amour comme fondamentalement accidentel. Ses quatre personnages incarnent des paradoxes ironiques. Tomáš est à la fois fidèle et libertin. Sabina incarne la légèreté jusqu’à en ressentir le vide. Chacun est aspiré vers son pôle opposé.
L’idée qui traverse le roman est vertigineuse : personne n’est destiné à personne. L’amour n’est ni destin ni nécessité. Il est accident. Et c’est cette légèreté qui le rend insoutenable.
Ce n’est pas drôle au sens habituel du terme. Mais c’est de l’humour quand même, un humour qui naît de la contradiction vécue sans résolution possible. Kundera ne rit pas de l’amour. Il rit de notre besoin de croire que l’amour est sérieux.
Est-ce que l’amour qu’on croit « sérieux » survit à l’idée qu’il aurait pu ne pas exister ?
Quand le rire révèle ce que le drame dissimule
Le déni chez Hornby, l’absurde chez Vian, la peur des conventions chez Austen, la tendresse déguisée chez Jardin, le paradoxe existentiel chez Kundera. À chaque fois, l’humour ne dilue pas l’amour. Il nomme ce que le registre dramatique ne peut qu’intensifier, comme le fait l’ironie chez Rabelais dans un tout autre contexte.
Et si les romans qu’on dit « légers » étaient en réalité ceux qui osent regarder l’amour en face ? C’est une piste qui mérite qu’on s’y attarde, peut-être en poursuivant avec L’Or des Mots d’Amour, qui explore à sa façon ce que les mots font à l’amour, ou en flânant dans le catalogue d’Une Autre Voix pour trouver sa prochaine lecture.

