L’indignation permanente a tué l’indignation
Chaque jour, un nouveau scandale. Chaque soir, on a oublié. L'indignation en continu ne produit pas de justice, elle produit de l'épuisement.
L’indignation est un signal d’alarme. Quand l’alarme sonne vingt-quatre heures sur vingt-quatre, on finit par couper le son. C’est exactement ce qui nous arrive.
Chaque matin apporte son nouveau scandale. Sa nouvelle prise de position vertueuse. Sa nouvelle avalanche de réactions outragées. Souvenez-vous de la polémique autour de la cérémonie d’ouverture des JO de Paris, en juillet 2024 : le monde entier s’est déchiré pendant quarante-huit heures, puis plus rien. Englouti par le scandale suivant.
Lundi, c’est une déclaration politique. Mardi, une publicité jugée offensante. Mercredi, un tweet mal formulé. Jeudi, on a déjà oublié lundi. L’indignation permanente ne fabrique pas plus de justice. Elle fabrique du bruit, de l’épuisement. Et surtout, elle noie les vrais scandales dans un océan de fausse gravité.
L’indignation avait une valeur, la surenchère l’a détruite
L’indignation a une valeur d’échange. Comme une monnaie. Et comme toute monnaie, sa valeur dépend de sa rareté.
S’indigner, ce n’est pas cliquer sur un emoji en colère. Ça suppose un tort réel, un responsable identifiable, une victime, et surtout un jugement qui dépasse l’intérêt personnel. Bref, un effort. Rien à voir avec le pouce levé sous un post rageur.
Les grandes révoltes morales de l’histoire reposaient sur une indignation concentrée. Un objet précis. Une cible identifiable. C’est cette concentration qui leur donnait leur force.
Sloterdijk, dans Colère et temps, a trouvé la métaphore parfaite : les syndicats, les partis, les mouvements sociaux fonctionnaient comme des banques où l’on déposait sa colère pour qu’elle produise des intérêts collectifs. Ces banques ont fait faillite. Résultat ? Une colère diffuse, sans forme, sans dépôt. Elle se répand partout parce qu’elle n’a plus de canal.
Les algorithmes ont transformé l’indignation permanente en produit rentable
L’indignation contemporaine n’est plus une réaction morale. C’est un comportement conditionné.
Chaque mot moral et émotionnel dans un tweet est associé à une augmentation moyenne de 20 % de sa diffusion. Vingt pour cent. Les plateformes ne se contentent pas de refléter notre colère. Elles la récompensent.
Facebook a modifié son algorithme pour favoriser les « interactions significatives », un changement documenté par le Wall Street Journal qui a fait exploser l’indignation et le sensationnalisme dans les fils d’actualité. Bravo l’interaction significative.
Une étude de Yale publiée dans Science Advances, portant sur 12,7 millions de tweets et 7 331 utilisateurs, confirme le mécanisme : les gens apprennent à s’indigner davantage parce que les likes renforcent ce comportement. William Brady, qui a dirigé l’étude, résume : les incitations des réseaux sociaux « modifient le ton de nos conversations politiques ».
Autrement dit, votre indignation du mardi soir n’est pas spontanée. Elle est conditionnée, mesurée, monétisée. Et une émotion monétisée n’a plus aucune autorité morale.
Quand tout scandalise, l’indignation permanente ne protège plus rien
Voilà le paradoxe central. L’indignation permanente ne dénonce pas les scandales. Elle les protège.
Quand tout est grave, la notion même de gravité disparaît. Le futile et le monstrueux reçoivent la même réaction, le même nombre de partages, la même durée de vie dans le fil d’actualité. Vingt-quatre heures, puis on passe au suivant.
La surenchère de postures vertueuses, ce que les chercheurs appellent grandiloquence morale, fait disjoncter le principe même de démonstration. À force de tout dramatiser, plus personne n’écoute.
Les chiffres le confirment : 87 % des Français estiment que la France est en déclin. 43 % s’identifient à une France « en colère et contestataire ». Et combien se sentent dans une France apaisée ? Trois pour cent. Le niveau le plus bas jamais enregistré.
La colère est partout, donc elle n’est nulle part. Plus de cible. Plus de forme. Plus de sens.
L’indignation devait servir deux fonctions : conserver les normes ou les transformer. L’inflation permanente annihile les deux. On ne conserve rien quand tout est remis en cause chaque jour. On ne transforme rien quand la prochaine indignation efface la précédente avant qu’elle ait produit le moindre effet.
L’indignation sans action finit en résignation
Des millions de Français déclarent vouloir davantage de justice sociale. Combien rejoignent un mouvement pour y contribuer ? Une poignée. L’écrasante majorité s’indigne en ligne, partage, puis passe à autre chose. La posture remplace l’action. Le signal moral remplace l’engagement.
Après la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024, la Fondation Jean-Jaurès a mesuré les dégâts : 47 % des Français rapportent une sérénité diminuée, 34 % se disent moins heureux, 31 % se sentent plus perdus. Pas galvanisés. Pas mobilisés. Épuisés.
L’indignation permanente ne produit pas de révolte. Elle produit la fatigue exacte qu’elle prétendait combattre.
Tocqueville avait un mot pour ça : le despotisme doux, celui qui endort plutôt qu’il n’opprime. L’épuisement moral fonctionne pareil. On ne vous empêche pas de vous indigner. On vous y encourage tellement que vous finissez par ne plus rien ressentir du tout.
La retenue n’est pas la résignation
L’indignation permanente a vidé l’indignation de son sens. Les plateformes l’ont industrialisée et conditionnée, au point qu’elle n’est plus une réaction morale mais un comportement appris, récompensé, rentabilisé.
Ce qui manque, ce n’est pas plus d’indignation. C’est de la retenue. La capacité de ne pas réagir à tout, pour que la réaction compte quand elle survient.
La retenue n’est pas le silence complice. C’est la seule façon de rendre la parole crédible à nouveau. C’est aussi ce que défend le manifeste d’Une Autre Voix : une parole qui choisit ses combats, qui refuse le bruit pour préserver le sens. Et si vous avez quelque chose à dire, vraiment, qui ne tient pas en 280 caractères, écrivez-le pour de bon.


