7 livres pour lire le conflit israélo-palestinien
Sept historiens, sept prismes : une sélection pluraliste sur le conflit israélo-palestinien, des archives ottomanes au récit graphique.
Chercher « un livre neutre sur la Palestine » revient à postuler qu’un tel livre existe. C’est un paradoxe fascinant, car la démarche même de sélection est déjà politique. Quel ouvrage retenir, quel autre écarter, qui recommande et depuis quelle position ?
En parcourant les bibliographies francophones sur le conflit israélo-palestinien, un constat s’impose assez vite : les sélections penchent structurellement dans un sens, souvent sans le reconnaître. Les perspectives critiques d’Israël dominent, tandis que les ouvrages qui éclairent le projet sioniste de l’intérieur restent en marge.
Alors, peut-on s’y prendre autrement ? Ici, chaque ouvrage porte un prisme assumé et nommé. L’équilibre ne vient pas d’un seul titre, mais de l’ensemble.
Deux historiens palestiniens qui ne racontent pas la même Palestine
On pourrait croire que deux historiens palestiniens disent la même chose. Ce serait aller trop vite.
Rashid Khalidi publie 100 ans de guerre contre la Palestine (Actes Sud). Sa méthode est académique et archivistique. Il remonte à la Déclaration Balfour de 1917 pour cadrer un siècle entier de conflit. C’est dense, documenté, et résolument ancré dans le temps long.
Elias Sanbar choisit un tout autre chemin. Dans La Palestine expliquée à tout le monde (2013), cet historien et diplomate adopte un format questions-réponses. Son regard est celui du déplacement vécu, de la diplomatie tentée, des échecs reconnus.
Les deux défendent l’identité nationale palestinienne. Mais l’un la défend depuis les archives, l’autre depuis l’expérience directe. Se contredisent-ils vraiment, ou se complètent-ils ?
Les deux livres que les listes oublient le plus souvent
Une sélection qui ne contient ni un historien israélien critique de son propre État, ni une étude du projet sioniste comme mouvement intellectuel, penche mécaniquement. La plupart des bibliographies francophones commettent exactement cette double omission.
Ilan Pappé, historien israélien dit « nouveau historien » (c’est-à-dire appartenant à ce courant d’historiens qui ont remis en cause le récit officiel de la fondation d’Israël), a quitté le pays. Son Nettoyage ethnique de la Palestine (Fayard, 2008) documente la destruction de la société arabe palestinienne entre 1947 et 1949 en s’appuyant sur les archives militaires israéliennes.
Ce qui rend Pappé si important, c’est qu’il brise le schéma « côté israélien contre côté palestinien ». Le débat sur 1948 existe aussi à l’intérieur de la société israélienne.
Georges Bensoussan, agrégé d’histoire, propose avec Une histoire intellectuelle et politique du sionisme : 1860-1940 (Fayard, 2002) un travail monumental. Il retrace le mouvement sioniste comme révolution culturelle centrée sur la renaissance de l’hébreu, bien avant la création de l’État d’Israël.
Est-ce que lire Bensoussan, c’est prendre parti ? Non. C’est exactement le contraire. Sans comprendre le projet sioniste de l’intérieur, on ne comprend pas les arguments qu’il faudrait pourtant être capable de discuter.
Filiu et Laurens lisent le conflit depuis les archives
Quand ni l’appartenance nationale ni l’engagement militant ne structurent le regard, que reste-t-il ? La méthode. Celle de deux universitaires français qui travaillent depuis les archives diplomatiques.
Jean-Pierre Filiu, historien et diplomate de formation, publie Histoire de Gaza (Fayard, 2012). Il repositionne Gaza, si souvent réduite à un nom de crise, comme un centre du nationalisme palestinien. Son approche rend visibles les propositions non advenues et les négociations qui ont échoué.
Henry Laurens condense dans Question juive, problème arabe : 1798-2001 deux siècles d’histoire. Le récit part de l’expédition d’Égypte de Bonaparte et court jusqu’aux négociations de Camp David.
Y a-t-il une façon de lire un conflit aussi chargé sans qu’aucune allégeance ne colore la lecture ? Filiu et Laurens en sont peut-être la tentative la plus honnête.
Comprendre la Palestine en images quand les textes semblent trop lourds
Et si la difficulté à saisir ce conflit tenait aussi à ce qu’on ne peut pas le voir ?
Xavier Guignard et Alizée De Pin proposent avec Comprendre la Palestine. Une enquête graphique un récit illustré fondé sur un long travail de recherche de terrain. Cartes, infographies, chronologies superposées : le format graphique n’est pas une simplification, c’est un choix méthodologique.
Il rend visible ce que le texte seul peine à montrer, notamment la fragmentation territoriale et les déplacements de population. Pour qui ne veut pas commencer par un traité de 500 pages, c’est un point d’entrée rigoureux. À condition de ne pas confondre accessibilité et superficialité.
Par où commencer, et dans quel ordre ?
Aucune de ces sept lectures ne prétend à l’objectivité. Et c’est justement ce qui les rend utiles ensemble.
Pour qui découvre le sujet, l’enquête graphique de Guignard et De Pin offre le panorama le plus accessible. Ensuite, le Khalidi pose le cadre historique palestinien, et le Bensoussan éclaire le versant sioniste. Avec ces trois premières lectures, on dispose déjà de prismes suffisamment distincts pour aborder les autres sans grille unique.
Le Pappé complique utilement le tableau en montrant que la critique vient aussi de l’intérieur d’Israël. Le Sanbar ajoute la voix de l’expérience vécue. Filiu et Laurens, enfin, offrent le recul de la méthode diplomatique.
Quand sept livres d’histoire ont posé les faits, il arrive qu’un roman pose les êtres. Un jour, nous vivrons ensemble de Maxim Schenkel raconte l’amour brisé par la guerre entre deux jeunes Palestiniens, et rappelle que derrière les archives, il y a des vies.
N’est-ce pas là, finalement, le vrai défi : non pas trouver le livre juste, mais accepter qu’il en faille plusieurs ?
