Ces cinq livres suisses ont tous failli disparaître
Cinq livres suisses refusés, censurés, publiés trop tard et devenus essentiels. Ce qu'ils ont traversé dit quelque chose sur la littérature.
Un livre refusé par tous les éditeurs, publié à compte d’auteur, ignoré pendant trente ans. Et devenu le paradigme mondial du récit de voyage. Un auteur mort le jour même où son éditeur lui donnait enfin son accord.
Un roman interdit dans une école française par la police. Ces choses se sont passées, et les livres dont il s’agit sont tous suisses.
Ce qui les relie n’est pas un genre ni une époque, mais une trajectoire paradoxale. Chacun a manqué de disparaître, que ce soit par le refus, la censure, l’oubli ou la mort de son auteur. Ce qu’ils ont traversé pour exister raconte peut-être quelque chose sur la littérature suisse tout court.
Un récit de voyage que personne ne voulait publier
Imaginez un instant : vous quittez Genève en juin 1953 à bord d’une Fiat 500 Topolino avec un ami peintre. Vous traversez la Yougoslavie, la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan, jusqu’au col de Khyber. Vous restez six mois à Tabriz. Vous en tirez un livre qui n’est ni un journal, ni un essai, ni un roman, mais tout cela à la fois.
C’est exactement ce qu’a fait Nicolas Bouvier avec Thierry Vernet. Sauf que L’Usage du monde, cette forme hybride entre journal de voyage et méditation philosophique, était trop inclassable pour les éditeurs de l’époque.
Bouvier l’a publié à compte d’auteur chez Librairie Droz en 1963, et le livre est resté confidentiel pendant près de trente ans. Ce n’est qu’au début des années 1990 qu’il est devenu, selon Encyclopædia Universalis, « le paradigme du récit de voyage moderne ».
Ce qui frappe quand on ouvre enfin ce livre, c’est la lenteur. Pas celle de l’ennui, celle du regard qui se pose. Chaque phrase donne l’impression d’avoir été écrite avec le temps qu’il faut pour voir vraiment.
Qu’est-ce que cela dit d’un système éditorial quand un livre qui redéfinit un genre met trois décennies à être lu ?
Le seul Goncourt suisse que la France a oublié
Jacques Chessex est le seul auteur suisse à avoir remporté le Prix Goncourt. C’était en 1973, pour L’Ogre. Son nom, pourtant, est largement absent des conversations littéraires françaises aujourd’hui.
Le roman puise dans une blessure intime. Comme le rappelle sa notice biographique sur Wikipédia, Chessex a perdu son père par suicide en 1956. Dans L’Ogre, son personnage central, Jean Benjamin Calmet, est hanté par le fantôme de son père mort jusqu’à en mourir lui-même.
La frontière entre autofiction et fiction y est délibérément poreuse, non comme artifice, mais comme principe formel.
Peut-on vraiment oublier un Prix Goncourt, ou choisit-on de l’oublier ? La question mérite qu’on s’y arrête, car elle ne concerne pas seulement Chessex. Elle concerne la façon dont la mémoire littéraire sélectionne, et ce qu’elle laisse tomber en chemin.
Un livre publié le jour où son auteur mourait
Fritz Angst, qui a choisi le pseudonyme Fritz Zorn (Zorn signifie « colère » en allemand), meurt à trente-deux ans. Le jour même, un éditeur lui donnait son accord pour publier Mars. Cette coïncidence biographique confère au texte une dimension testamentaire rare dans la littérature du XXe siècle.
Le livre a été salué à sa sortie par la critique littéraire française. Et il n’a pas vieilli. Une nouvelle traduction parue en 2023, jugée plus fidèle à la crudité et à la férocité de l’original, l’a remis en lumière. Qu’avait compris Zorn que ses contemporains ne voyaient pas encore ? Le fait que ce roman suisse soit réédité près de cinquante ans plus tard suggère que la réponse nous concerne toujours.
Un roman censuré par la police en France
En 2000, la police d’Abbeville interrompt un cours parce qu’un professeur fait lire Le Grand Cahier d’Agota Kristof à ses élèves. Des parents ont signalé un contenu « pornographique ». L’affaire fait la une des journaux. Le ministre de l’Éducation Jack Lang défend publiquement l’enseignant.
Le paradoxe est saisissant : l’œuvre était inscrite au programme de nombreux lycées français au moment même où elle était signalée à la police. Kristof y applique un principe d’écriture radical, formulé par les jumeaux narrateurs eux-mêmes : « Il est interdit d’écrire : ‘La Petite Ville est belle’, car la beauté est subjective. »
Ce refus de tout jugement, de toute émotion nommée, produit sur le lecteur un effet de nudité absolue. Et c’est précisément ce qu’on ressent à la lecture. Chaque phrase tombe comme un constat chirurgical. On voudrait que le texte nous guide, qu’il nous dise quoi éprouver, mais il ne le fait jamais.
N’est-ce pas précisément ce dépouillement qui dérange ? Un texte qui refuse de dire au lecteur quoi ressentir lui laisse une liberté inconfortable, celle de se confronter seul à ce qu’il lit.
La voix féminine oubliée de la littérature romande
Corinna Bille a reçu la Bourse Goncourt de la nouvelle en 1975 pour La Demoiselle sauvage. Malgré cette reconnaissance de l’Académie Goncourt, elle est systématiquement absente des sélections mainstream de littérature suisse.
Toute son œuvre est imprégnée du Valais, de ses coutumes, d’un rapport au corps et à la nature que le Dictionnaire historique de la Suisse décrit comme une « imagination luxuriante » doublée d’une « candeur qui met à nu le cœur et le corps ». Pourquoi une œuvre primée disparaît-elle des anthologies ? Qui décide quels noms restent, et sur quels critères ?
Ce que ces livres ont en commun
Ces cinq livres suisses partagent une trajectoire qu’on ne voit pas dans les listes habituelles. Une résistance à l’effacement. Ils sont arrivés jusqu’à nous malgré les refus, la censure, l’oubli ou la mort. Si vous cherchez d’autres livres qui frappent fort en peu de pages, plusieurs de ceux-ci tiennent en moins de deux cents pages.
Ce n’est peut-être pas un hasard si ce sont précisément ces voix, obstinées et inclassables, qu’on a envie de relire. Elles rappellent que les livres les plus nécessaires ne sont pas toujours ceux qui trouvent facilement leur chemin vers le lecteur.
Parfois, il faut qu’un éditeur croie suffisamment en une voix singulière pour lui ouvrir la porte, même quand le reste du monde la ferme. C’est ce pari que font aujourd’hui les maisons qui accueillent des manuscrits sans demander aux auteurs de lisser leur propos.
Et si les livres qui ont le plus de mal à exister étaient aussi ceux qui, une fois entre nos mains, ont le plus à dire ?
