Pourquoi tout a-t-il maintenant le goût de tiède ?

Partout, tout le temps, nous cherchons le "juste bien". Ni trop ceci, ni trop cela. Le milieu. Le centre. L'équilibre. Le consensus.

Il était une fois une petite fille qui testait trois bols de porridge. Trop chaud. Trop froid. Juste bien. Fin de l’histoire ? Non. Début du cauchemar. Car cette logique enfantine est devenue notre religion moderne.

Partout, tout le temps, nous cherchons le « juste bien ». Ni trop ceci, ni trop cela. Le milieu. Le centre. L’équilibre. Le consensus. Résultat : une société entière qui a le goût du porridge refroidi. Fade. Tiède. Sans saveur.

Bienvenue dans la dictature du « juste bien », où l’extrême est devenu le seul péché capital et la médiocrité la vertu suprême. Où Boucle d’Or règne en despote bienveillant sur nos vies aseptisées. Où plus personne n’ose avoir vraiment chaud ou vraiment froid.

La trinité de la tiédeur

La formule magique tient en trois temps : trop chaud, trop froid, juste bien. Simple. Enfantin. Mortel. Cette trinité a colonisé chaque recoin de notre existence collective.

Regardez la politique. Trop à droite ? Fasciste ! Trop à gauche ? Communiste ! Solution : l’extrême-centre, cet oxymore devenu réalité. Des partis interchangeables qui proposent les mêmes recettes avec des emballages différents. « En même temps » est devenu le mantra de dirigeants qui ont érigé l’absence de conviction en programme politique.

La culture subit le même sort. Un film trop intellectuel ? Élitiste ! Trop populaire ? Vulgaire ! Résultat : des productions calibrées pour ne choquer personne, ne passionner personne, ne marquer personne. Netflix l’a compris : ses algorithmes fabriquent du contenu « juste bien » – assez original pour qu’on ne s’endorme pas, assez consensuel pour qu’on ne zappe pas.

Même nos relations humaines se tièdissent. Trop passionné ? Toxic ! Trop distant ? Froid ! Nous cultivons des amitiés LinkedIn, des amours Tinder, des colères Twitter – tout est mesuré, calculé, optimisé pour rester dans la zone de confort émotionnel.

L’industrie du consensus mou

Cette tiédeur n’est pas un accident. C’est une industrie. Des armées d’experts, de consultants, de coachs travaillent jour et nuit pour produire du « juste bien » à la chaîne.

Les politiques s’entourent de spin doctors qui liment chaque aspérité. Un mot trop fort ? On le remplace. Une idée trop clivante ? On la dilue. Les programmes politiques ressemblent à des plats préparés industriels : même texture molle, même absence de goût, même promesse de ne déranger personne. L’extrême-centre n’est pas une position, c’est une absence de position érigée en dogme.

Un hémi-cycle vide
Une femme lit un journal dans un avion

Les médias jouent le jeu avec délectation. L’information « équilibrée » règne en maître. Pour chaque expert, un contre-expert. Pour chaque fait, une relativisation. Pour chaque vérité, un « oui mais ». Le fact-checking est devenu l’art de noyer le poisson dans l’eau tiède de la nuance. On ne cherche plus la vérité, on cherche le milieu entre deux mensonges.

La culture se gave de focus groups. Chaque film, chaque livre, chaque chanson passe par le filtre des panels représentatifs. Trop de violence ? On coupe. Pas assez de diversité ? On rajoute. Le créateur disparaît derrière les statistiques. L’œuvre devient produit, calibré pour le marché le plus large possible.

Des personnes rient au cinéma avec du popcorn dans les mains
Des jeunes enfants suivent un enseignement

L’éducation formate les futurs citoyens tièdes. Pas de vagues, pas de conflits, pas de débats qui fâchent. La bienveillance obligatoire remplace l’exigence. Les notes disparaissent (trop brutales), les classements s’effacent (trop compétitifs), l’excellence devient suspecte (trop élitiste). On fabrique des générations entières incapables de supporter le moindre écart de température intellectuelle.

Le paradoxe atteint son sommet : cette uniformisation se déguise en diversité. « Nous célébrons toutes les différences ! » clament-ils, tout en punissant quiconque diffère vraiment. La diversité moderne, c’est cinquante nuances de beige. Différents mais pas trop. Originaux mais dans les clous. Uniques mais conformes.

Les ravages du « juste bien »

L’extinction des passions constitue le premier dommage collatéral. Qui ose encore aimer à la folie ? Haïr franchement ? Se battre pour une cause ? Les passions sont devenues des pathologies à soigner. On médicamente l’enthousiasme excessif, on thérapise la colère légitime, on canalise toute émotion qui dépasse.

La mort de l’excellence frappe ensuite. Dans un monde où exceller c’est exclure, où briller c’est humilier, où réussir c’est oppresser, la médiocrité devient refuge. Les enfants surdoués s’ennuient dans des classes nivelées par le bas. Les sportifs de haut niveau sont priés de ne pas trop gagner. Les génies sont sommés de se faire discrets. Le syndrome du clou qui dépasse s’est mondialisé.

L’impossibilité du débat réel achève le tableau. Comment débattre quand toute position forte est extrémisme ? Comment argumenter quand tout désaccord est violence ? Les safe spaces ont remplacé les arènes intellectuelles. On ne confronte plus les idées, on les juxtapose dans un relativisme mou où tout se vaut. La dialectique est morte, vive le consensus prémâché.

Boucle d’Or avait tout compris

Relisons le conte. Que fait vraiment Boucle d’Or ? Elle teste, elle casse, elle fuit. Elle ne s’installe pas dans le « juste bien ». Elle le détruit et disparaît. Message subliminal : le confort est un piège. Les trois ours rentrent chez eux et découvrent le désastre. Leur ordre parfait est saccagé. Leur routine brisée. Boucle d’Or est le chaos nécessaire, l’agent perturbateur qui révèle la fragilité de leur petit monde bien rangé. Elle ne cherche pas à s’intégrer. Elle expérimente et se barre.

Le conte nous prévient : celui qui s’installe dans le « juste bien » finit comme les ours – figé dans sa routine, incapable d’innovation, vulnérable au moindre grain de sable. La zone de confort n’est confortable que jusqu’à ce que quelqu’un vienne la dynamiter.

L’urgence de retrouver les extrêmes créateurs se fait sentir. Les grandes avancées humaines sont venues des extrêmes. Trop curieux, Galilée a bouleversé notre vision du cosmos. Trop obstiné, Einstein a révolutionné la physique. Trop rebelle, Picasso a réinventé l’art. Aucun n’était « juste bien ». Tous étaient « trop ».

Une belle femme aux cheveux blonds avec un ours en peluche dans les bras

L’appel est simple : cassons les bols. Tous. Le trop chaud, le trop froid, et surtout, surtout, le juste bien. Retrouvons le goût du brûlant et du glacial. Osons les opinions qui dérangent, les arts qui choquent, les passions qui consument. La question n’est pas de devenir extrémiste mais de refuser la tyrannie du milieu. D’accepter que certaines vérités sont tranchantes. Que certaines beautés sont violentes. Que certaines idées méritent qu’on se batte pour elles.

Devenir auteur chez Une Autre Voix, c’est justement refuser cette dictature du consensus éditorial. C’est oser publier ce qui a du goût – amer, sucré, salé, peu importe, pourvu que ce ne soit pas fade. Alors, à quand remonte la dernière fois où vous avez eu vraiment trop chaud ou vraiment trop froid ? Si vous ne vous en souvenez pas, c’est que Boucle d’Or a déjà gagné. Mais il n’est pas trop tard. Sortez de la maison des trois ours. Cassez quelque chose. Et courez. La tiédeur ne vous rattrapera que si vous la laissez faire.

Image de Valérie Gans

Valérie Gans

Écrivaine prolifique, Valérie Gans a publié une vingtaine de romans qui explorent les dynamiques contemporaines de la famille et des relations entre les sexes, capturant l’air du temps avec un regard tantôt critique, tantôt empathique. Son œuvre montre une vie dédiée à l’expression libre et à l’exploration des complexités humaines à travers les mots.
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