L’année 2025 s’achève sur un paradoxe fascinant. Jamais une époque n’aura autant parlé de progrès tout en organisant méthodiquement ses propres régressions. Jamais une société n’aura clamé si fort son désir d’inclusion tout en excluant systématiquement l’excellence, la nuance, la beauté. Au nom du « bien commun », nous avons entrepris la plus vaste opération de nivellement par le bas de l’histoire occidentale.
Cette année aura consacré le triomphe d’une nouvelle élite morale celle des hypersensibles professionnels qui ont réussi l’exploit de transformer leurs fragilités personnelles en normes collectives. Non pas par la force de leurs arguments, mais par l’usure qu’ils provoquent chez leurs contradicteurs. Car qui a encore l’énergie de résister à leurs indignations permanentes ? Qui veut subir leurs crises d’hystérie répétées ? Face à cette guerre d’usure, la majorité silencieuse commence à capituler plutôt que combattre.
Le résultat mérite qu’on s’y attarde, car il nous en dit long sur les mécanismes profonds de notre époque. Nous assistons à une forme inédite de totalitarisme mou, où la contrainte ne s’exerce plus par la violence physique mais par la culpabilisation permanente. Dressons donc l’inventaire de ces renoncements volontaires, car ils dessinent en creux le portrait d’une civilisation fatiguée.
L’intelligence bridée au nom de la morale
La première victime de cette révolution silencieuse fut l’intelligence publique. Non que nos contemporains soient devenus moins intelligents, mais ils ont appris à museler leur intelligence pour ne pas déranger. La nuance, art suprême de la pensée occidentale depuis Aristote, est devenue suspecte parce qu’elle complique les schémas manichéens dont se nourrissent nos nouveaux gardiens de la morale. Dire « oui mais » ou « certes, néanmoins », c’est retarder l’indignation collective, freiner l’élan des foules vertueuses, empêcher la formation rapide d’un consensus mou.
Cette simplification de la pensée trouve son terrain d’élection dans nos médias, devenus les laboratoires de l’abêtissement collectif. Nos débats télévisés ressemblent désormais à des combats de coqs où deux hystériques s’invectivent sous l’œil réjoui des producteurs. Car l’hystérie se vend mieux que la réflexion, l’émotion rapporte plus que l’analyse. En transformant l’intelligence en spectacle, nos médias l’ont rendue désuète et invendable. Qui veut encore d’un intellectuel qui nuance quand on peut avoir deux militants qui se hurlent dessus ?

L’effort et l’autorités déconstruits
Le deuxième front de cette révolution concerne l’effort et le mérite, ces piliers de l’ancienne société bourgeoise. Ici, la logique égalitaire révèle toute sa perversité. Si tous les individus naissent égaux, alors les différences de résultats ne peuvent s’expliquer que par des injustices initiales. L’effort personnel devient secondaire face aux « privilèges » sociaux, ethniques, culturels. L’école, terrain d’expérimentation privilégié de ces théories, a donc organisé la disparition du mérite. Plus de classements, plus de récompenses à l’excellence, plus de sanctions à la paresse. Cette égalisation forcée ne produit pas plus de justice, mais elle évite les frustrations de ceux qui ne fournissent aucun effort.
Cette disqualification de l’effort accompagne la déconstruction systématique de l’autorité. Toute forme de hiérarchie est désormais analysée à travers le prisme de l’oppression. Le parent qui éduque opprime, l’enseignant qui note discrimine, le chef qui dirige exploite. Cette grille de lecture, appliquée de manière systématique, transforme toute relation d’autorité en rapport de domination illégitime. Résultat l’autorité légitime disparaît, remplacée par une négociation permanente qui épuise les adultes et désoriente les enfants.
Dans ce contexte, la notion même de vérité objective perd sa crédibilité. Si toute autorité est suspecte, pourquoi l’autorité de la science échapperait-elle à la règle ? Nous sommes donc entrés dans l’ère du relativisme épistémologique où chacun construit sa vérité selon son vécu, son identité, son ressenti. La méthode scientifique, cette conquête de l’esprit occidental, se retrouve reléguée au rang d’opinion parmi d’autres. « Je ressens donc c’est vrai » devient le nouvel axiome d’une époque qui a renoncé à distinguer le subjectif de l’objectif.
Les liens familiaux authentiques sacrifiés
Le troisième et dernier volet de cette révolution touche nos liens sociaux les plus intimes. La famille, structure millénaire accusée de tous les conservatismes, a été méthodiquement démantelée au profit d’arrangements plus « flexibles ». Cette déconstruction ne vise pas à libérer l’individu de contraintes archaïques, mais à dissoudre les solidarités naturelles qui pourraient faire obstacle au projet d’atomisation sociale. Un individu isolé est plus malléable qu’un individu enraciné dans des structures familiales stables.
Cette dissolution des liens familiaux s’accompagne de la mort de l’authenticité dans l’espace public. Car comment être authentique dans une société qui surveille en permanence vos paroles et vos pensées ? Les réseaux sociaux ont créé un panopticon numérique où chaque citoyen est à la fois gardien et prisonnier. Une phrase malheureuse prononcée il y a vingt ans peut ressurgir à tout moment pour vous condamner. Face à cette épée de Damoclès permanente, la prudence commande le conformisme. Mieux vaut dire ce qu’il faut dire que ce qu’on pense vraiment.
Cette terreur douce produit une société de masques où l’hypocrisie devient une vertu de survie. Nous avons créé un système qui récompense la dissimulation et punit la franchise. Le résultat est prévisible plus personne n’ose exprimer ses véritables opinions, de peur de subir l’ostracisme social. Cette autocensure généralisée ne produit pas une société plus harmonieuse, mais une société plus hypocrite, où les tensions refoulées risquent de ressurgir avec violence.

Au terme de cet inventaire, le diagnostic semble clair. Nous avons construit une société qui fonctionne à l’envers, où les valeurs traditionnelles de notre civilisation ont été systématiquement inversées. L’excellence est devenue suspecte, la beauté discriminatoire, l’effort injuste, l’autorité oppressive, la famille archaïque, l’authenticité dangereuse. Cette inversion ne résulte pas d’un complot organisé, mais d’une logique égalitariste poussée à son terme logique.
Que nous réserve 2026 ? La poursuite de cette déconstruction, ou un sursaut salvateur ? L’avenir dépendra de notre capacité à comprendre que l’égalité absolue est l’ennemie de la liberté, et que vouloir épargner toutes les sensibilités conduit inéluctablement à mutiler l’intelligence collective.
Car il n’y a rien de plus inégalitaire qu’une société qui interdit l’excellence.