Avez-vous remarqué cette étrange époque où l’on « swipe » les cœurs comme on ferait défiler des produits sur Amazon ? Où l’on parle de « marché de la séduction » et de « capital attractivité » sans même rougir ? Bienvenue dans l’ère de la marchandisation totale de l’intime, cette transformation silencieuse qui a fait de nos émotions les plus profondes de vulgaires biens de consommation.
Le phénomène dépasse largement nos petites habitudes Tinder. Nous assistons à une révolution copernicienne : l’amour, l’amitié, l’intimité, tout ce qui constituait jadis le refuge sacré de l’humain, s’affiche désormais avec une étiquette et un prix. OnlyFans transforme la sexualité en abonnement mensuel, les applications de rencontre nous font miroiter l’âme sœur moyennant quelques euros pour des « super likes », et même l’amitié se monétise via des plateformes de « location d’amis ». Où s’arrêtera cette logique mortifère ?
Quand Cupidon devient commercial
Le marché de l’amour pèse aujourd’hui plus de 50 milliards de dollars dans le monde. Cinquante milliards ! De quoi faire pâlir d’envie bien des industries traditionnelles. Mais derrière ces chiffres se cache une réalité plus sombre : nous sommes devenus les produits de notre propre quête amoureuse.
Sur Tinder, vous n’êtes plus une personne complexe avec ses nuances et ses mystères, mais un profil optimisé pour la vente. Photos retouchées, descriptions marketées, stratégies de séduction calibrées… L’authenticité devient un handicap face à ceux qui maîtrisent les codes du personal branding amoureux. Comme le souligne la sociologue Eva Illouz, nous sommes passés du coup de foudre au shopping de l’âme.
Cette logique marchande pervertit jusqu’à notre façon d’aborder l’autre. On « investit » dans une relation, on calcule le « retour sur investissement » émotionnel, on « diversifie son portefeuille » de rencontres. Le vocabulaire trahit la pensée : nous parlons désormais d’amour comme des traders parlent d’actions. Et quand la rentabilité baisse, hop ! On « ghoste » et on passe au produit suivant.

L’intimité comme produit d’exportation
Mais le pire reste à venir avec la plateformisation de l’intimité. OnlyFans et ses émules ont réussi l’exploit de transformer la sexualité en service client. Comme le démontre brillamment Léna Rey dans « Déwox », cette industrie encourage les femmes à « voir leur corps comme un capital à exploiter », tout en se parant des oripeaux de l’émancipation féminine.
Cette marchandisation ne se contente pas de commercialiser l’acte sexuel – elle industrialise l’illusion d’intimité. Les « fans » achètent bien plus qu’un contenu érotique : ils consomment un simulacre de relation privilégiée, des messages personnalisés, une attention sur mesure. L’intimité devient une prestation de service, l’émotion un produit dérivé.
Le plus pervers dans cette histoire ? Cette exploitation se déguise en libération. On nous explique que vendre son corps, c’est reprendre le contrôle. Que monnayer son intimité, c’est conquérir son autonomie. Mais qui s’enrichit vraiment dans cette équation ? Certainement pas ces jeunes femmes transformées en petites entreprises de elles-mêmes, mais bien les propriétaires de plateformes qui empochent des milliards sur le dos de cette misère dorée.
Retrouver la gratuité de l’authentique
Face à cette marchandisation généralisée, résister devient un acte révolutionnaire. Offrir son attention sans attendre de retour, aimer sans calculer, se donner sans se vendre… Ces gestes simples prennent une dimension subversive dans notre économie de l’émotion.
Car ce que cette société marchande oublie, c’est que les plus beaux moments de l’existence échappent par nature à toute logique commerciale. On ne peut pas acheter un fou rire partagé, vendre un regard complice, monnayer cette étrange alchimie qui transforme deux inconnus en âmes sœurs. L’amour véritable résiste à tous les algorithmes du monde parce qu’il relève de l’inexplicable, du gratuit, de l’authentiquement humain.
Peut-être est-il temps de revendiquer le droit à l’invendable. Le droit d’aimer sans conditions tarifaires, de se donner sans contrepartie, de créer des liens qui ne rapportent rien d’autre que la joie d’exister ensemble. Dans cette société qui nous pousse à tout quantifier, l’amour gratuit devient l’ultime acte de résistance. Et vous, combien valez-vous sur le marché de l’intime ?