Les prix littéraires fabriquent-ils les goûts ou les suivent-ils ?
Le Goncourt multiplie les ventes par dix. Mais change-t-il ce que les lecteurs aiment, ou se contente-t-il de rendre visible ce que l'industrie a déjà choisi ?
Brigitte Giraud vendait 646 exemplaires par semaine. Puis elle a reçu le Goncourt. La semaine suivante, 44 000. Même livre. Même texte. Même autrice. La seule chose qui avait changé, c’était un autocollant sur la couverture.
Chaque automne, la France s’emballe pour ses prix littéraires. Le Goncourt, le Renaudot, le Femina. On s’agite, on pronostique, on achète. Mais achète-t-on parce qu’on a envie de lire, ou parce qu’on nous a dit quoi lire ?
Un Goncourt multiplie les ventes par dix avant que le lecteur ait ouvert le livre
Les chiffres sont brutaux. La semaine qui suit l’attribution d’un Goncourt, les ventes sont multipliées par deux à cinq. Hervé Le Tellier a dépassé le million d’exemplaires avec L’Anomalie. Daniel Pennac a vendu 822 000 copies de Chagrin d’école grâce au Renaudot.
Le phénomène n’est pas français. Quand Douglas Stuart a remporté le Booker Prize pour Shuggie Bain en 2020, ses ventes ont bondi de 1 900 % en une semaine. Pas 19 %. Pas 190 %. 1 900 %.
Ce que ces chiffres disent est simple. Les gens n’achètent pas un livre. Ils achètent un prix. Le texte, ils verront après. Peut-être. S’ils le lisent jusqu’au bout, ce sera presque un bonus.
Les jurés choisissent parmi les livres que les éditeurs leur envoient
Le Goncourt ne récompense pas le meilleur livre de l’année. Il récompense le meilleur livre parmi ceux que les dix jurés ont accepté de lire, parmi ceux que les éditeurs ont décidé de leur envoyer, parmi ceux que le calendrier éditorial a placés au bon moment.
C’est ce que Pierre Bourdieu appelait la consécration. Un mécanisme de pouvoir déguisé en célébration du mérite. Les jurés sont des écrivains reconnus, souvent publiés chez les mêmes éditeurs que les candidats. L’entre-soi n’est pas un accident. C’est le système.
Résultat ? Gallimard a remporté le Goncourt près de trente fois. Les petits éditeurs, eux, comptent leurs victoires sur les doigts d’une main. Le prix ne mesure pas la qualité littéraire. Il mesure l’accès au jury.
Les prix des lecteurs ont émergé pour contester cette fabrique
La défiance n’est pas nouvelle. Dès les années 1970, des prix comme le Grand Prix des lectrices de Elle ou le Prix du Livre Inter ont tenté de court-circuiter les cercles lettrés. L’idée était séduisante. Rendre le pouvoir aux lecteurs plutôt qu’aux mandarins.
Sauf que ces prix alternatifs ne sont pas aussi libres qu’ils en ont l’air. Les présélections restent entre les mains de professionnels du livre. Les lecteurs votent, oui. Mais ils votent parmi des titres qu’on leur a choisis. La cage est plus grande, pas ouverte.
Et pourtant, ces prix révèlent quelque chose d’important. Le public ne veut pas qu’on lui dise quoi lire. Il veut qu’on lui montre ce qui existe. La nuance est considérable.
Le vrai pouvoir des prix est de rendre visible, pas de rendre bon
Plus de la moitié des lecteurs déclarent qu’un livre sélectionné pour un prix les incite à l’acheter. Pas parce qu’ils font confiance au jury. Parce que dans le déluge de 500 romans publiés chaque rentrée, le prix est un filtre. Un raccourci. Un moyen de ne pas passer trois heures en librairie à hésiter.
Les prix ne changent pas la qualité d’un livre. Ils changent sa visibilité. Et dans un marché saturé, la visibilité vaut plus que la qualité. Un roman brillant que personne ne connaît n’existe pas. Un roman médiocre avec un Goncourt existe dans toutes les vitrines.
C’est cynique ? Peut-être. Mais c’est aussi la réalité d’un marché où les lecteurs ont besoin de repères. Les prix en fournissent, que cela plaise ou non, tout comme la tentation de purifier les textes au nom de la bienveillance sert de filtre moral là où les prix servent de filtre commercial.
La vraie question n’est pas de savoir si les prix fabriquent les goûts. C’est de savoir si l’on choisit ses lectures par conviction ou par conformisme. Les prix ne répondront jamais à cette question. C’est au lecteur de trancher, en allant chercher les voix qui comptent vraiment, y compris celles que les vitrines ne montrent pas toujours.Les prix littéraires fabriquent-ils les goûts ou les suivent-ils



