Voici une question qui révèle l’hypocrisie de notre époque : demande-t-on à un musicien de rue son diplôme avant de l’écouter ? Pourtant, dès qu’il s’agit d’écriture, une partie du monde littéraire brandit ses parchemins comme autant de sauf-conduits vers la légitimité.
Cette obsession du diplôme littéraire trahit une peur inavouable : celle de voir des voix authentiques bousculer l’ordre établi. Car l’autodidacte dérange. Il n’a pas appris à se taire aux bons moments, à édulcorer ses propos, à respecter les codes tacites du milieu. Il écrit avec ses tripes plutôt qu’avec son CV.
Jack London incarnait cette insolence. Né en 1876 dans la misère de San Francisco, contraint de travailler dès l’enfance, cet ouvrier devenu vagabond puis chercheur d’or raté n’avait aucun titre pour prétendre à la littérature. Pourtant, c’est lui qui écrivit L’Appel de la forêt et Croc-Blanc, ces chef-d’œuvres traduits dans le monde entier. Ses contemporains cultivés le méprisaient d’ailleurs : trop populaire, trop direct, trop vivant. Un siècle plus tard, ils croupissent dans l’oubli tandis que ses livres continuent de se vendre. L’histoire littéraire aime ces revanches.
Les formations littéraires fabriquent des clones
Les défenseurs du système brandissent leurs arguments : la formation donne une culture générale, enseigne les techniques narratives, ouvre des réseaux. Tout cela est vrai. Mais ils oublient de mentionner le revers de la médaille : elle fabrique aussi des clones.
Observez la production littéraire contemporaine issue des cursus spécialisés. Une troublante uniformité s’en dégage. Même style lissé, mêmes références convenues, même prudence dans les sujets abordés. La formation littéraire excelle à produire des techniciens compétents mais aseptisés, capables d’écrire correctement sur n’importe quoi sans jamais rien dire de dérangeant.
Cette standardisation arrange tout le monde. Les éditeurs savent à quoi s’attendre, les critiques retrouvent leurs repères, les jurys littéraires peuvent décerner leurs prix entre gens de bonne compagnie. Seul problème : la littérature y perd son âme.
Patrick Grainville, pourtant agrégé de lettres et prix Goncourt, l’avoue sans détour dans un entretien au Figaro en 1991 : « Un professeur coupe les cheveux en quatre ! On étudie la littérature de façon analytique, on fait de l’autopsie de textes au bistouri. » Cette lucidité rare mérite d’être soulignée : l’analyse tue l’instinct créatif. À force de disséquer les œuvres selon des grilles prédéfinies, on oublie ce qui les fait vibrer.
Cette contradiction traverse l’expérience de nombreux auteurs diplômés. D’un côté, ils reconnaissent avoir acquis des outils précieux ; de l’autre, ils admettent que leur formation ne leur a pas enseigné l’essentiel : cette flamme intérieure qui pousse à créer. Car aucun cursus ne peut décréter l’inspiration ni transformer un technicien en artiste.

L’école de la vie apprend beaucoup plus aux écrivains
Les plus grands auteurs ont souvent appris leur métier en dehors des sentiers balisés. Céline était médecin, Houellebecq informaticien, Modiano a abandonné ses études. Leurs parcours chaotiques leur ont donné ce que nul amphithéâtre n’aurait pu offrir : une vision personnelle du monde. L’autodidacte possède un avantage secret : il ignore ce qui est censé être impossible. Personne ne lui a expliqué qu’on ne peut pas mélanger les genres, transgresser les codes, choquer le bourgeois. Cette ignorance fertile lui permet d’oser ce que les bien-formés n’osent plus.
La vraie formation de l’écrivain se fait ailleurs : dans les bibliothèques publiques où Jack London passait ses journées, dans les cafés où Simenon observait l’humanité, dans les voyages qui nourrissent l’imagination, dans les métiers alimentaires qui enseignent la vraie vie.
Cette école alternative a ses propres exigences. Elle demande plus de discipline que les cursus officiels : lire sans guide, écrire sans filet, se former sans programme. London s’astreignait à écrire mille mots par jour, qu’il pleuve ou qu’il vente, forgeant dans cette régularité monastique un style qui marqua son époque. Mais elle préserve l’essentiel : l’authenticité de la voix.

La seule question qui vaille n’est pas « Avez-vous un diplôme ? » mais « Avez-vous quelque chose à dire ? » Un message qui dérange, une vision originale, une expérience unique à transmettre. Car la littérature n’est pas un concours de technicité mais un acte de transmission. L’époque actuelle multiplie les occasions d’écrire sans passer par les fourches caudines académiques. Blogs, réseaux sociaux, autoédition : les voies se démocratisent. Cette révolution inquiète les gardiens du temple qui voient leur monopole vaciller. Tant mieux.
Une Autre Voix publie ce qui doit être dit, diplôme ou pas. Car l’urgence n’est plus de former des écrivains conformes mais de libérer les voix singulières que l’institution étouffe. L’avenir de la littérature se joue là : dans le courage de dire non aux conventions et oui au talent brut. Alors, envie de franchir le pas et de devenir auteur ?