Trois heures de film pour nous raconter ce que tout le monde sait déjà : le bateau coule. Voilà le génie moderne du cinéma. Acte I : on monte à bord. Acte II : l’iceberg. Acte III : glou-glou. Entre-temps, une histoire d’amour aussi prévisible qu’un épisode des Feux de l’Amour. Jack meurt, Rose survit, et nous on s’emmerde en sachant tout ça d’avance.
Le problème n’est pas le naufrage. Le problème, c’est cette obsession maladive de tout découper en trois morceaux bien propres. Début, milieu, fin. Exposition, conflit, résolution. Cette trinité narrative qui transforme toute histoire en notice de montage, toute vie en parcours fléché. Shakespeare au moins avait l’élégance de faire cinq actes. Nous, on s’est arrêtés à trois, comme des élèves paresseux qui bâclent leur dissertation.
Mais le pire n’est pas là. Le pire, c’est que cette manie des trois actes a contaminé nos vies entières. Nous sommes devenus des figurants dans un scénario écrit d’avance, des acteurs de seconde zone dans le navet de notre propre existence. Du berceau au tombeau, tout est pré-découpé, pré-mâché, pré-digéré. Même nos rebellions suivent le script.
Le grand formatage existentiel
Regardez comment vous vivez. Pardon : comment vous croyez vivre. Tout suit le même schéma à trois temps, comme une partition qu’on vous force à jouer.
Votre carrière ? Des études (I), un boulot (II) et une retraite (III)
Entre les trois, aucune surprise. Le type qui ose changer de voie à 45 ans ? Un fou. Celle qui refuse le CDI pour voyager ? Une irresponsable. On vous a vendu un script et vous le suivez comme des moutons de Panurge en costard-cravate.
Vos amours ? Même cirque. Une rencontre (I), une installation (II) et un mariage (ou séparation) (III)
Les algorithmes de rencontre ont transformé le mignon petit Cupidon en scénariste hollywoodien. Swipe, match, date, routine. Next.
La politique ? Ne me faites pas rire. Un scandale (I), des promesses (II) et une élection (III)
Nous vivons dans un remake permanent du même film nul. Les acteurs changent, le script reste. Macron joue Hollande qui jouait Sarkozy qui jouait… Stop.

L’usine à prévisible
Cette mécanique infernale ne relève pas du hasard mais d’une véritable industrie du formatage existentiel. La télé-réalité, laboratoire de nos aliénations modernes, illustre parfaitement cette standardisation du chaos. Sous couvert de capturer l’authenticité brute, ces programmes appliquent une grille narrative d’une rigidité soviétique : sélection de profils psychologiques complémentaires (le séducteur, la jalouse, le naïf), création artificielle de tensions par confinement et alcool, montée dramatique vers l’élimination hebdomadaire. Le paradoxe atteint son comble : on prétend filmer la spontanéité tout en la soumettant à une architecture narrative plus rigide qu’une tragédie classique.
Les réseaux sociaux ont industrialisé cette mise en scène de l’existence. Chaque publication obéit à une dramaturgie inconsciente mais implacable : l’exposition (selfie parfait), le développement (caption pseudo-profonde), la résolution (accumulation de likes comme applaudissements). Instagram a transformé nos vies en séries B (découvrez ce que c’est ici) dont nous sommes à la fois scénaristes, réalisateurs et acteurs principaux. L’algorithme récompense ceux qui respectent le format : pics d’engagement le matin, storytelling émotionnel, cliffhangers dans les stories. Nous ne vivons plus, nous performons notre existence selon des métriques d’audience.
Plus grave encore, l’information elle-même s’est soumise à cette grammaire narrative. Les médias ne rapportent plus les faits mais les mettent en scène selon un arc dramatique prédéfini. Une crise sanitaire devient feuilleton : prologue anxiogène (le virus mystérieux), montée en puissance (les courbes exponentielles), climax (le confinement), dénouement (le vaccin sauveur). Cette narrativisation systématique du réel produit un effet pervers : nous devenons incapables de percevoir les événements dans leur complexité brute, cherchant toujours le « début », le « milieu » et la « fin » là où il n’y a que flux continu et chaos organique.
Le capitalisme tardif a compris que vendre des produits ne suffisait plus – il faut vendre des scripts de vie. Le marketing ne propose plus des objets mais des actes entiers d’existence : l’iPhone n’est pas un téléphone mais l’Acte I de votre transformation digitale. La salle de sport ne vend pas des abonnements mais des arcs de rédemption corporelle en trois phases. Même la mort s’est narrativisée : les pompes funèbres proposent des « cérémonies personnalisées » qui transforment le deuil en épilogue scénarisé.
Cette standardisation narrative opère comme une forme sophistiquée de contrôle social. En intériorisant ces structures en trois actes, nous devenons prévisibles, gouvernables, rentables. L’imprévu devient dysfonctionnement, la digression devient échec, l’errance devient pathologie. Nous avons troqué l’incertitude existentielle contre la prison dorée d’un scénario prémâché, nous berçant de l’illusion que suivre le script nous protège du vertige du réel.

Le grand paradoxe
L’ironie crève les yeux : nous réclamons de l’authenticité tout en vivant des existences de figurants. « Sois toi-même ! » hurlent les coachs de vie en vendant des scripts de développement personnel. « Vis tes rêves ! » scandent les influenceurs en suivant tous le même parcours balisé. Nous habitons un monde de plus en plus chaotique, imprévisible, bordélique – et nous répondons par des vies de plus en plus formatées, scriptées, prévisibles. Comme si suivre le plan en trois actes nous protégeait du vertige de l’incertitude. Spoiler alert : ça ne marche pas.
Le problème du Titanic n’est pas qu’il coule. C’est qu’on passe trois heures à attendre qu’il coule en sachant qu’il va couler. Nos vies suivent la même trajectoire : on sait où on va, on connaît la fin, et on fait semblant d’être surpris quand elle arrive. Et si on jetait le script ? Et si on acceptait de ne pas savoir où on va ? Et si on arrêtait de vivre comme des personnages secondaires dans un blockbuster médiocre ?
Devenir auteur chez Une Autre Voix, c’est justement refuser ces structures imposées, oser l’imprévu narratif. Parce que les meilleures histoires sont celles dont personne ne connaît la fin. Même pas leur auteur. Alors, prêts à faire couler votre propre Titanic en cinq actes ? Ou en un seul ? Ou pas du tout ?