Le Petit Prince, un adieu déguisé en conte
Une analyse du Petit Prince de Saint-Exupéry qui révèle un testament d'adulte écrit en exil, derrière l'apparence du conte pour enfants.
Vous connaissez ce livre par cœur, ou vous le croyez. Le renard, la rose, le mouton dans sa caisse.
Moi-même, je l’ai rouvert à trente ans en pensant tomber sur un livre pour enfants, et j’ai reposé un tout autre texte. C’est là que se cache le malentendu.
Derrière la couverture douce et les aquarelles pâles de Saint-Exupéry se tient un homme d’une quarantaine d’années, exilé, séparé des siens, qui pressent qu’il ne reverra peut-être pas son pays. Relire ce texte à hauteur d’adulte, c’est enfin comprendre ce que Saint-Exupéry y a vraiment mis, et découvrir un livre qui n’a jamais vraiment été fait pour les enfants.
Un conte de Noël commandé, un testament livré
Tout commence par un dessin sur une nappe. En 1942, Saint-Exupéry dîne à New York avec son éditeur américain, Eugene Reynal.
Comme souvent, il griffonne des personnages inventés, dont un petit bonhomme ailé. Séduit, Reynal lui propose d’en tirer un conte pour enfants, à publier pour Noël. La commande éditoriale est là, précise, presque anecdotique. Ce qu’on en connaît vient du récit détaillé de la genèse de l’œuvre publié sur le blog consacré au Petit Prince.
Mais l’homme qui reçoit cette commande ne va pas bien. Son exil à New York lui est, dit-il, très douloureux.
Trop âgé pour être mobilisé au combat, jugé inapte par l’aviation américaine, il ne se reconnaît pas dans les autres expatriés, qui se soucient peu de la guerre qui ravage l’Europe. C’est un homme en décalage, rongé par une inactivité forcée, qui s’installe à l’été 1942 dans le manoir de Bevin House, sur Long Island, pour fuir l’agitation de la ville et écrire.
Un mot sur les dates, parce qu’elles embrouillent souvent. L’écriture et les aquarelles s’étalent sur l’année 1942 ; le livre paraît en avril 1943 à New York. Les aquarelles, d’ailleurs, auront demandé plus de temps que le texte. Retenez ceci : rien de spontané là-dedans, tout est travaillé.
Ce travail va jusqu’à un choix révélateur. Le texte est retouché pour en retirer des éléments biographiques et lui donner un caractère plus universel. Autrement dit, le sens caché du Petit Prince ne relève pas du hasard : Saint-Exupéry gomme ses propres traces pour viser plus large. On ne fait pas cela quand on écrit une simple fable pour endormir les enfants.
Le désert du récit, c’est un désert qu’il a vraiment failli quitter
L’aviateur échoué dans le Sahara, au début du livre, n’est pas un décor exotique inventé pour faire joli. C’est un souvenir. En décembre 1935, Saint-Exupéry s’écrase dans le désert libyen avec son mécanicien André Prévot. Pendant plusieurs jours, tous deux errent sans eau, au bord de la mort, avant d’être secourus par des Bédouins.
Cet épisode change tout à la lecture. Le désert du conte est le lieu où l’on frôle la fin, où l’essentiel se réduit à une gorgée d’eau et à une présence. Voilà pourquoi cette analyse du Petit Prince de Saint-Exupéry ne peut pas rester en surface : l’aviateur du livre, c’est lui, échoué pour de vrai, seul pour de vrai.
Et dès la première page, un signal est posé. Le narrateur dessine un serpent boa qui a avalé un éléphant. Les adultes n’y voient qu’un chapeau. Ce dessin d’ouverture n’est pas une plaisanterie enfantine : c’est un test adressé au lecteur. Ceux qui ne voient que le chapeau ont oublié qu’ils ont un jour été des enfants.
Le businessman, ou la charge contre le monde qui compte tout
Parmi les planètes que visite le petit prince, celle du businessman est la plus mordante. Cet homme compte les étoiles. Pas pour les admirer, jamais : pour les posséder. Il ne lève même pas les yeux vers le ciel, tant il est occupé à additionner.
Ce personnage incarne l’adulte convaincu que toute chose doit être quantifiable et rapporter de l’argent, un homme trop sérieux pour perdre son temps à des futilités comme l’amour ou l’imagination. C’est une critique frontale du monde du travail, écrite par un homme qui a passé des heures seul au-dessus des océans, à mesurer ce qui compte vraiment.
C’est pour cet adulte-là que le livre existe. Le Petit Prince pour adultes, c’est celui qui reconnaît le businessman en lui, dans ses journées passées à comptabiliser sans regarder.
La fameuse phrase du renard, « l’essentiel est invisible pour les yeux », prend alors tout son poids. Ce n’est pas une jolie maxime à broder sur un coussin. C’est la réponse directe à la logique du businessman, une réplique dans un débat que Saint-Exupéry mène contre son époque.
Les baobabs et la rose, la guerre et l’amour en filigrane
Il y a dans le livre un dessin plus sombre que les autres. Une petite planète envahie par trois baobabs, prête à éclater sous leurs racines. Saint-Exupéry précise l’avoir dessiné « animé par le sentiment de l’urgence ».
Ce détail, rapporté dans la notice détaillée de l’œuvre sur Wikipédia, ouvre une lecture peu commentée : trois baobabs qui submergent le monde, en 1942, difficile de ne pas songer aux trois puissances de l’Axe qui écrasent alors l’Europe.
Prudence, tout de même. C’est une interprétation documentée, pas une déclaration signée de l’auteur. Mais elle éclaire ce que la lecture enfantine efface : ce sens caché du Petit Prince est celui d’un homme qui écrit pendant que son pays est occupé.
Et puis il y a la rose. Capricieuse, fragile, aimée malgré ses épines. Derrière elle se tiendrait Consuelo Suncín, l’épouse de Saint-Exupéry, dont la relation tumultueuse avec l’écrivain est, selon plusieurs biographes cités dans la notice de Wikipédia, une clé de lecture largement reprise.
Faire de sa femme le symbole du petit prince, c’était lui dire, par-delà la mort qui le hantait, que leurs amours n’auraient pas de fin. Au moment de la parution du livre, Saint-Exupéry quitte les États-Unis pour rejoindre en Algérie les Forces françaises libres. Il disparaîtra en mission de reconnaissance en 1944.
La boucle se referme là. Un homme met ses adieux dans un conte, sans jamais le dire, parce que seule cette forme désarmante pouvait porter la guerre, l’exil et l’amour sans se briser sous leur poids.
Cette relecture du Petit Prince de Saint-Exupéry ne rend pas le livre plus triste, elle le rend plus vrai. Le Petit Prince n’est pas un livre simple qu’on aurait mal lu enfant. C’est un texte d’adulte qui a choisi le déguisement du conte.
Si vous aimez retrouver, sous les classiques que l’on croit connaître, ce que l’école n’a jamais montré, d’autres relectures de ce genre vous attendent, comme celle qui montre que Le Vieil Homme et la Mer ne parle pas de pêche.
Ce même goût des voix singulières guide les romans que nous publions chez Une Autre Voix. Et si l’envie vous prend d’en discuter autrement, la porte est ouverte du côté d’Une Autre Voix.
