Crime et Châtiment : ce que Raskolnikov dit de nous
Analyse de Crime et Châtiment de Dostoïevski. La culpabilité de Raskolnikov, la conscience morale et ce que ce roman révèle de notre rapport au mal.
Il fut un temps, pas si lointain, où l’on pouvait lire un roman sans y chercher de leçon. Ce temps est révolu, et c’est tant mieux, car certains livres ne se contentent pas de raconter une histoire. Ils posent une question que le lecteur emporte avec lui, parfois pour le restant de ses jours. Crime et Châtiment, publié par Fiodor Dostoïevski en 1866 dans Le Messager russe, est de ceux-là. Rodion Raskolnikov, étudiant famélique de Saint-Pétersbourg, assassine une vieille usurière pour prouver qu’il appartient à la caste des hommes supérieurs, ceux que les lois ordinaires ne sauraient contraindre. Ce qui suit le meurtre n’est ni une enquête policière ni une cavale. C’est l’effondrement méthodique d’une conscience qui se croyait au-dessus de la conscience.
Pourquoi, cent soixante ans après sa parution, ce roman continue-t-il de nous saisir avec une telle violence ? Parce que la question qu’il pose ne concerne pas Raskolnikov. Elle nous concerne tous.
Raskolnikov invente une théorie pour justifier le meurtre
Avant de prendre la hache, Raskolnikov prend la plume. Dans un article qu’il publie sans que personne ne le remarque, il divise l’humanité en deux catégories. D’un côté, les hommes ordinaires, soumis aux lois, condamnés à obéir. De l’autre, les hommes extraordinaires, ceux qui, par la force de leur vision, possèdent le droit de transgresser la morale commune pour accomplir de grandes choses.
Napoléon est son modèle. Le conquérant a fait couler des flots de sang, et l’Histoire l’a couronné. Raskolnikov en tire un syllogisme redoutable : si le génie absout le crime, alors prouver son génie commence par oser le crime. L’usurière Aliona Ivanovna, avare et cruelle, lui paraît le cobaye idéal. Sa mort ne coûtera rien à personne et rapportera de quoi sauver sa famille de la misère.
Le raisonnement est d’une logique parfaite, et c’est précisément ce qui le rend monstrueux. Dostoïevski ne crée pas un fou ni un sadique. Il crée un intellectuel sincère, convaincu de la validité de ses prémisses, qui pousse un raisonnement abstrait jusqu’à ses conséquences concrètes. La grandeur terrible de ce personnage tient à ce qu’il incarne un danger que chaque époque connaît : la capacité de l’intelligence à se mettre au service du pire, pourvu qu’elle dispose d’une théorie pour l’habiller.
La revue PHILITT a consacré une analyse remarquable à cette filiation entre Raskolnikov et la figure du surhomme. Le personnage de Dostoïevski précède de près de vingt ans le Zarathoustra de Nietzsche, et pourtant il en formule déjà la tentation, celle de l’homme qui se veut au-delà du bien et du mal. La différence fondamentale, c’est que Dostoïevski montre où cette tentation conduit.
La conscience broie celui qui prétendait s’en affranchir
Le meurtre accompli, rien ne se passe comme Raskolnikov l’avait prévu. Il ne ressent ni la libération du génie ni la satisfaction du justicier. Il tombe malade. La fièvre le cloue au lit pendant des jours. Chaque visage croisé dans les rues de Saint-Pétersbourg lui semble porteur d’un soupçon. Chaque conversation anodine résonne comme un interrogatoire.
Le châtiment, dans ce roman, n’est pas le bagne. Il commence bien avant l’arrestation, bien avant l’aveu. Le châtiment, c’est la conscience elle-même, cette instance intérieure que Raskolnikov croyait pouvoir neutraliser par la pensée et qui se révèle infiniment plus puissante que toutes les constructions intellectuelles. L’ancien étudiant découvre, dans sa chair et dans son esprit, que la culpabilité n’est pas une convention sociale dont on se débarrasse par un raisonnement. Elle est inscrite dans la constitution même de l’être humain.

Dostoïevski orchestre cette destruction intérieure avec une précision qui anticipe les découvertes de la psychanalyse. Le juge d’instruction Porphyre, personnage d’une intelligence diabolique, n’a besoin d’aucune preuve matérielle. Il lui suffit d’observer Raskolnikov se trahir lui-même, phrase après phrase, geste après geste. Car le meurtrier ne peut pas s’empêcher de revenir sur les lieux du crime, de provoquer ses interlocuteurs, de frôler l’aveu. La conscience travaille contre la volonté, et elle finit toujours par l’emporter.
Cette mécanique implacable distingue Crime et Châtiment de tous les romans policiers qui l’ont suivi. Le suspense ne porte pas sur l’identité du coupable, connue dès les premières pages. Il porte sur la question de savoir combien de temps un homme peut vivre en guerre contre sa propre conscience.
Sonia oppose la compassion à la théorie du surhomme
Face à la logique glacée de Raskolnikov se dresse Sonia Marmeladova, et le contraste est saisissant. Sonia est pauvre, contrainte à la prostitution pour nourrir sa famille, humiliée par la vie de toutes les manières possibles. Selon les critères de Raskolnikov, elle appartient à la catégorie des faibles, de ceux que l’histoire piétine sans remords.
Or c’est elle, et elle seule, qui sauve Raskolnikov. Non par un argument, non par une démonstration supérieure, mais par quelque chose que la philosophie du surhomme ne peut ni expliquer ni réfuter : la compassion. Quand Raskolnikov lui confesse son crime, Sonia ne le juge pas, ne le condamne pas, ne le fuit pas. Elle souffre avec lui. Et cette souffrance partagée accomplit ce que des mois de torture intérieure n’avaient pas réussi : elle ramène Raskolnikov à sa propre humanité.
Dostoïevski ne propose pas ici une morale facile. Sonia n’est pas un ange descendu des cieux pour sauver un pécheur. C’est une femme brisée qui lit l’Évangile de Lazare à un meurtrier, dans une chambre misérable, et quelque chose se passe dans cette lecture qui dépasse les deux personnages. La résurrection de Lazare, mort depuis quatre jours et rappelé à la vie par le Christ, devient la métaphore de ce que Raskolnikov peut encore espérer : revenir parmi les vivants, à condition d’accepter la souffrance comme le prix de la rédemption.
Ce que Raskolnikov révèle de notre propre rapport au mal
Le génie de Dostoïevski ne réside pas dans la peinture d’un criminel. Il réside dans la découverte que Raskolnikov n’est pas un monstre. Chaque lecteur, s’il est honnête, reconnaît en lui quelque chose de familier. Non pas le désir de tuer, bien entendu, mais la tentation, plus subtile et plus répandue, de se croire au-dessus des règles communes.
Cette tentation prend mille visages selon les époques. Au XIXe siècle, elle s’habillait de napoléonisme et de nihilisme russe. Au XXe, elle a revêtu les uniformes des idéologies totalitaires, qui ont appliqué à l’échelle industrielle le raisonnement de Raskolnikov : sacrifier quelques-uns, ou quelques millions, pour le bien supérieur de l’humanité. Au XXIe siècle, elle se fait plus discrète mais n’a pas disparu. Chaque fois qu’un individu ou un groupe décide que sa cause, sa vision ou son intelligence l’autorise à piétiner la dignité d’autrui, c’est le fantôme de Raskolnikov qui se lève.
L’analyse de Crime et Châtiment nous enseigne ainsi une vérité que le monde moderne préfère ignorer : la conscience morale n’est pas un archaïsme. Elle est le dernier rempart contre les constructions intellectuelles qui justifient l’injustifiable. Raskolnikov l’apprend dans la douleur, et sa leçon reste intacte parce qu’elle ne vient pas d’un traité de philosophie, mais d’un roman. La fiction, quand elle atteint ce degré de vérité, parle de la souffrance humaine mieux que n’importe quel essai.
Il est des livres qui divertissent, d’autres qui instruisent, et quelques-uns, très rares, qui transforment. Crime et Châtiment appartient à cette dernière catégorie. Dostoïevski n’a pas écrit un roman sur un meurtrier du XIXe siècle. Il a écrit un roman sur ce que nous risquons de devenir lorsque nous cessons d’écouter cette voix intérieure que Raskolnikov a voulu faire taire. Pour ceux qui croient encore que la littérature possède ce pouvoir de révélation, le catalogue d’Une Autre Voix rassemble des oeuvres qui, chacune à sa manière, osent poser les questions que le conformisme préfère taire.

